La pensée se construit dans l’effort et la réflexion. Notre spécificité humaine réside dans la pensée. Habiter notre “Terre-Patrie”, habiter Haïti, c’est avoir le courage de penser et de poser la question de la responsabilité de nos différentes élites dans le désarroi et la désolation des couches défavorisées.
La Révolution haïtienne (de Saint-Domingue) a été l’œuvre des Noirs et des Mulâtres. Ces deux élites découvrirent la nécessité de faire cause commune en vue de mettre en question le système colonial fondé sur l’exploitation et la supériorité raciale. Elles ont donc réussi leur pari. Allant au-delà de toute coloration ethnique ou religieuse, les Noirs et les Mulâtres ont affronté énergiquement leur ennemi commun : les colonisateurs. Ainsi, ils ont désacralisé le système colonial. Ils l’ont aboli.
Mais l’indépendance une fois acquise le 1er janvier 1804, nos élites ont vite perdu le sens du compromis. Elles n’ont pas pu poser clairement la question de la difficile articulation entre la liberté et la responsabilité. Elles n’ont pas pu découvrir qu’il fallait révolutionner la Révolution haïtienne. C’est-à-dire qu’elles devraient introduire une nouvelle politique. Elles ne se sentaient pas responsables vis-à-vis des couches les plus vulnérables économiquement, socialement et culturellement. Elles n’ont pas pu tenir ou réaliser les promesses de la Révolution haïtienne. Elles les ont banalisées.
La Révolution haïtienne n’a pas mis fin aux pratiques discriminatoires qui sévissaient dans la colonie. Les couches populaires étaient toujours exclues socialement et économiquement. Elles portent et elles portent toujours dans leurs corps
Il y a toujours eu quelques figures haïtiennes qui ont eu le courage de dénoncer l’irresponsabilité de nos élites, qui a permis aux puissances étrangères de s’immiscer négativement dans les affaires internes du pays. Le 28 juillet 1915, elles ont offert un plateau en or aux Américains. Ces derniers débarquèrent en Haïti pour une première occupation qui devait durer dix-neuf ans (1915-1934). Cette occupation a été prophétisée par Anténor Firmin, l’un des penseurs politiques d’Haïti, dans les termes suivants : « Homme, je puis disparaître sans voir poindre à l’horizon national l’aurore d’un jour meilleur. Cependant même après ma mort, il faudra de deux choses l’une : ou Haïti passe sous une domination étrangère ou elle adopte résolument les principes au nom desquels j’ai toujours lutté et combattu. Car, au vingtième siècle, dans l’hémisphère occidental, aucun peuple ne peut vivre indéfiniment sous la tyrannie, dans l’injustice, l’ignorance et la misère ».
Dix ans avant le débarquement des troupes américaines en Haïti, Firmin alertait les élites haïtiennes – noire et mulâtre – sur les dangers qui menaçaient d’entraver le développement économique, social et culturel des masses. Les élites ont donc une dette envers ces dernières : celle de former leur jugement, de les éduquer, de les encourager à devenir des citoyens actifs. Il faisait donc l’éloge de la responsabilité auprès des élites. C’est ce qui ressort de ce texte qui date de 1905 : « Que chaque peuple soit responsable de son bonheur ou de sa misère, de son exaltation ou de son avilissement, de son progrès ou de sa stagnation nationale, c’est une loi inéluctable de l’histoire. Il faut donc qu’Haïti se rappelle avant tout qu’elle ne peut attendre du dehors l’impulsion qu’elle doit trouver en elle-même, en sa foi dans la possibilité de son ascension nationale vers les hauts sommets de la vie ».
Civilisation, où n’atteignent que les peuples dont l’ambition est vive et noble, dont la résolution de réussir est soutenue par une volonté inflexible. Si au lieu de nous résoudre à l’effort indispensable pour nous libérer de toutes les entraves qui nous empêchent de marcher, nous nous amusons à crier au danger, sans rien faire pour l’éviter – en supposant qu’il existe réellement – nous en serons accablés et terrassés au milieu même de nos protestations retentissantes. Il n’y aura personne, croyons-le, pour nous plaindre et nous sauver du péril, et ce sera bien fait pour nous. Nous avons des qualités de courage et d’endurance que personne ne peut nous dénier, mais dans la lutte que nous avons à affronter, il nous faut d’autres éléments pour le succès. Nous devons y ajouter la sagacité, une ferme volonté et surtout cette conception, d’une évidence mathématique, qu’Haïti ne peut se développer si la masse plébéienne, les populations travailleuses qui représentent les forces vives de la nation ne s’élèvent, elles-mêmes, par plus de bien-être, plus de lumière et plus de justice sociale. »
Ces réflexions de Firmin n’ont pas eu un grand écho chez les élites haïtiennes. Il faut ajouter aussi que ces textes n’ont jamais fait l’objet de débat au sein de nos différentes universités. Firmin ne souhaitait pas la disparition d’Haïti. Il croyait au dynamisme et à la créativité. Il croyait qu’il fallait alerter ses compatriotes pour empêcher une éventuelle occupation étrangère en Haïti.
Firmin est mort en 1911 sur une terre étrangère. Il est décédé à Saint Thomas (Jamaïque). Haïti fut occupé le 28 juillet 1915. La plupart des Haïtiens avaient salué cette occupation comme un mal nécessaire. Nos deux élites – noire et mulâtre – ont été humiliées par les occupants. Les occupants américains brisèrent l’orgueil des élites. Ils firent rebondir la question de couleur en Haïti. Avec une pointe d’ironie, l’historien haïtien Roger Gaillard souligne le racisme dont fut victime l’élite mulâtre : « En gros, affirme-t-il dans le troisième tome de son livre Les Blancs débarquent, l’on peut dire que le préjugé de peau que la plus traditionnelle de nos “élites” pratiquait jusque dans son sein, s’était aussi retourné contre elle. »
Toutefois, sous l’occupation américaine, les membres de l’élite mulâtre étaient mieux traités que ceux de l’élite noire. Lyonel Paquin, dans son livre Les Haïtiens : politique de classe et de couleur, rapporte les propos du professeur June C. Rosenberg : « Les mulâtres de la haute société sentant leur position raffermie par l’Occupation redevinrent conscients du problème de couleur, et exclurent de plus en plus les noirs de leurs activités sociales. Les cercles mondains étaient l’apanage d’un groupe particulier. D’un autre côté, comme les Marines considéraient les mulâtres comme des nègres, la peau de plus en plus claire était de plus en plus désirable. »
L’occupation américaine a brisé l’orgueil et l’estime de soi de nos élites. Ces dernières doutaient davantage de leur capacité de se mettre ensemble, de faire d’Haïti comme un chef-d’œuvre collectif avec la participation de toutes les couches sociales. Elles perdaient le souci de défendre et de protéger le bien commun. Elles sont peu disposées à anticiper et à préparer l’émergence d’hommes et de femmes courageux à partir d’une éducation de qualité. Elles doutaient et continuent aujourd’hui encore à douter de leur capacité de travailler à l’avènement d’une société où chacun sera libre de penser et d’agir.
N’ayant pas le sens du bien commun et du respect de l’autre, se souciant très peu de l’éducation des masses populaires, refusant systématiquement d’inscrire leurs pratiques quotidiennes dans la logique du droit et de la reddition des comptes, elles se sont révélées, une fois de plus, incapables d’assumer leur responsabilité. Ainsi, depuis février 2004, un mois après la célébration du bicentenaire de l’Indépendance, Haïti est occupée par une force étrangère : la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti). Une fois de plus, les différentes élites haïtiennes avaient renoncé à leur responsabilité.
Face à ce constat douloureux, nous devons nous poser cette question : Que pouvons-nous faire ? À partir de notre champ de travail, nous voulons bien partager nos réflexions et nos rêves avec les nouvelles générations. En effet, depuis notre retour définitif au pays, nous avons consacré nos heures à l’enseignement, à la recherche et à l’accompagnement des jeunes étudiants. Nous avons côtoyé des hommes et des femmes de toutes les catégories sociales. Nous avons parcouru les dix départements du territoire haïtien. Nous avons constaté chez les jeunes à la fois la mission de vivre et la peur d’habiter Haïti. Nous sommes donc devant une crise aux multiples dimensions. Comment survivre ? Que faire dans cette situation d’urgence ? Devons-nous nous installer corps et âme dans cette culture du désespoir qui frappe la jeunesse haïtienne ? Sommes-nous capable de nous armer de courage et de force d’âme pour résister par la pensée et par des actions lucides – la promotion de l’éduction à la responsabilité et à la confiance par exemple – à toutes les formes de défaitisme ?
Vivre en Haïti est difficile. Les défis sont énormes. Il est facile d’entrer dans la danse de la facilité, de la paresse intellectuelle, de l’irresponsabilité. Ce style de danser est entrainant et séduisant. Nous pensons qu’il est toujours possible d’ouvrir des brèches ou de poser des jalons. D’où le titre de ce livre : Le courage d’habiter Haïti au XXIᵉ siècle : la vocation de l’universitaire citoyen. Pourquoi parlons-nous de courage ? Nous en parlons parce qu’il n’y a pas de vie sans courage. Le courage est la faculté d’aller de l’avant « en dépit de tout ». Il est inhérent à la condition humaine. Il est donc l’affirmation de notre nature essentielle.
L’affirmation de notre être essentiel en dépit de nos angoisses et des défis peut donner naissance à la joie. Aussi, notre livre aurait pu s’intituler ainsi : Le courage et la joie d’habiter Haïti au XXIᵉ siècle. Le courage dont nous parlons a une dimension sociale. Ce sont les citoyens de toutes les couches sociales qui doivent avoir le courage de construire ensemble. Le psychologue Rollo May parle du courage social, c’est-à-dire le courage de s’intéresser de près aux autres. Doués d’imagination, nous pouvons oser concevoir de nouvelles visions et vagabonder parmi elles tout en reconnaissant nos limites.
Le concept de courage que nous employons pour introduire notre travail n’est pas synonyme d’entêtement. Il est synonyme de ce que Viktor Frankl, le père de la logothérapie, appelle « l’optimisme tragique », c’est-à-dire un optimisme face à la tragédie en tenant compte de l’aptitude qu’a l’homme de transformer sa souffrance en réalisation humaine : « Notre responsabilité dans la vie consiste à trouver les bonnes réponses aux problèmes qu’elle nous pose et à nous acquitter honnêtement des tâches qu’elle nous assigne. »
Cette éthique du courage que nous proposons rejoint celle prônée par le penseur et homme politique Jean Jaurès dans son « Discours à la jeunesse de l’année 1903 ». Il définit cette éthique comme la faculté « d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes (…) d’aimer la vie et de regarder d’un regard tranquille ; c’est-à-dire d’aller à l’idéal et de comprendre le réel, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes, sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire. »
Le courage dont nous parlons ne relève pas uniquement de la psychologie. Il a une dimension politique. Il est la force de regarder avec lucidité les conséquences de nos actions. Notre responsabilité vis-à-vis de notre réalité requiert du courage : « Courage est, selon Hannah Arendt, un grand mot, et je n’entends pas par-là l’audace de l’aventurier qui risque joyeusement sa vie pour être aussi profondément et intensément vivant que l’on peut l’être en face du danger et de la mort. La témérité n’est pas moins en rapport avec la vie que la lâcheté. Le courage que nous considérons encore comme indispensable à l’action politique (…) ne satisfait pas notre sens individuel de la vitalité, mais il exige de nous par la nature même du domaine public. »
(…) Le courage est indispensable parce qu’en politique, ce n’est pas la vie, mais le monde qui est en jeu. »
Nous sommes largement conscients des déterminismes sociaux qui massacrent des vies humaines en Haïti. Nous croyons aussi en la force de l’imagination des êtres humains. Face à l’angoisse des nouvelles générations devant l’avenir, face à la culture du désespoir qui envahit les différentes couches de la société, nous avons choisi de produire ces réflexions qui sont nourries de nos pratiques éducatives dans le milieu universitaire haïtien. Inconsciemment, les différentes élites ont toujours peur de prendre des initiatives pouvant participer à l’humanisation de notre environnement. Elles ont réprimé leur pouvoir d’initiative. Elles habitent Haïti avec insouciance. Elles ont peur d’œuvrer sans cesse à la préservation de l’univers haïtien, en le transformant et en l’humanisant en collaboration avec les couches populaires. Habiter Haïti au XXIᵉ siècle n’implique-t-il pas une immense responsabilité envers soi-même, envers les autres et envers la nature ? Cette éthique de responsabilité n’entraîne-t-elle pas également une éthique du courage face aux différents dangers qu’encourt la société haïtienne pour sa survie ?
L’ambition de ce livre est de lancer un cri d’alerte à partir de notre lecture critique de l’histoire d’Haïti. Il est aussi un appel au courage aux générations d’aujourd’hui et à nos différentes élites, indépendamment de leur sexe ou de la couleur de leur peau. Il est un pari pour une société juste dans laquelle chaque locataire de l’espace haïtien aura la chance de siroter l’existence. Nous pensons que le peuple haïtien est capable de faire un « bond en avant » si les différentes élites, indépendamment de leur couleur, acceptent de jouer le jeu du compromis, de la fraternité nationale, de la solidarité incarnée ou réelle.
Pour lire la suite, cliquer ici 👉Le courage d’habiter Haïti au 21ème siècle. La vocation de l’universitaire citoyen
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