Le loa se venge

La nuit avait été épaisse autour de la chaumière de Yéfine et le silence, d’heure en heure, troublé par le chant des coqs se répondant dans les arbres, était retombé chaque fois aussi lourd sur le morne et la vallée. 

Lorsque le vieux coq gris eut chanté sous la table du salon son quatrième chant après minuit, Marismé, le maître et seigneur du lieu se retourna dans le grand lit à colonnes, en le faisant gémir sous sa corpulence. Il vit le jour blanchir dans les fentes de la porte et ferma les yeux pour un dernier et court sommeil. L’habitation était depuis longtemps en rumeur. Yéfine gourmandait les garçons sans cesser de fourbir l’intérieur de la petite marmite noire de suie dans laquelle elle allait faire bouillir le café, et avait l’œil à tout. Elle envoyait l’un au pâturage faire boire les bêtes et les changer, l’autre équiper le grison pour porter au village une charge de maïs. 

Au réveil de Marismé, dans la chambre baignée d’un demi jour laiteux qui s’insinuait à travers mille fentes et semblait cependant tomber du toît de chaume, Yéfine, debout au pied du lit, était prête à offrir d’une main le pot d’eau des ablutions et de l’autre le café fumant. Marismé, à dix lieues à la ronde, était le ganga le plus important de sa section et Yéfine, sa concubine favorite, étant la maîtresse de ses loas, celle qui avait la garde et le soin de son houmfort, jouissait du privilège exclusif de servir le maître à son réveil. Deux autres de ses nombreuses femmes, Sanite et Hermance, qui avaient leurs chaumières sur la même habitation à un jet de pierre de celle de la favorite, attendaient chaque matin que les portes fussent ouvertes pour apporter bien vite la tasse de café ou le thé, en signe de soumission. Puis toutes trois, d’un commun accord où perçait cependant une discrète déférence pour Yéfine, vaquaient aux soins de l’habitation. Étendre le café sur les séchoirs, diriger l’escouade qui le décortiquera dans le grand canot, taillé dans un seul tronc d’arbre en forme de boumba, quand les cerises seront bien noires et sèches, faire battre le riz ou les pois dans les sacs. baliser, brûler, planter, sarcler et récolter, tous les plus rudes travaux des champs incombaient aux femmelles.

Il

Marismé, fils et petit-fils de gangans réputés, héritiér des lois antiques, avait été de bonne heure initié à leurs mystères. Né aux champs, il ne fut cependant jamais contraint à gratter la terre et à l’arroser de ses sueurs ; ses mains qui n’avait pas été accoutumé à manier la houe et la machette étaient souples comme des mains de bourgeois. Les hommes de son âge racontait avec une admiration béate que personne ne pouvait se vanter de l’avoir vu, même enfant, se durcir la plante des pieds sur la sente rocailleuse du morne dont l’habitation de son père, plus tard la sienne, courronnait le sommet, ou courir pied nu dans la rosée du matin. Ses instruments de travail avaient toujours été le matériel bizarre et disparate qui garnit ordinairement les hounforts : tambours aradas de toutes tailles, depuis le grand Djen-hou conique jusqu’au coumbi en forme de gamelle, plats marassas doubles et triples, sans compter les images de tous les saints du paradis, baptisés des noms les plus cocasses. Habile à manier et faire claquer dans les jambes des servantes de l’autel ou pitit fèy, le grand fouet des cérémonies, il était non moins savant dans l’art de couper les cartes, jeter les coquilles et surtout de fournir de boniments à une clientèle trop crédule. Aussi il ne tarda pas à se faire sous la protection paternelle, un solide réputation de devin, comme l’on voit les dévots créer une petite célébrité à tel saint nonobstant la toute jouissance de Dieu. L’avenir, ni non plus le passé n’avait de secret pour ce gamin. Plus tard, la fin tragique de son père, à laquelle le hasard le mêla, assura la fortune du jeune homme en créant une légende autour de son nom. Pendant que les femmes travaillaient pour lui, Marismé recevait ses nombreux clients et soignait ses coqs de combat. Il en avait de fameux qu’il faisait venir de l’Asile où ils sont réputés, et même de la Dominicanie les terribles coqs espagnols et leurs fréquentes victoires ne nuisaient en rien au bon renom de leur maître. 

III

Le devin le jour même devait commencer les préparatifs d’une grande cérémonie avec danses et repas. Vers le milieu du jour, ayant placé le haut fauteuil de bois blanc grossièrement empaillé sous un grand manguier impénétrable au soleil, il attendit les offrandes des pitit fèy, qui affluèrent aussitôt. Ce fut durant tout l’après-midi une procession ininterrompue de jeunes filles conduisant en laisse les cabrits du prochain sacrifice ou chargées de provisions : régimes de bananes, poulets, couis de riz ou de pois, destinées à la table des anges. Les bêtes raidissaient leurs jarrets et se faisaient traîner en égratignant de leurs sabots pointus et durs le roc du sentier. 

Quand, au crépuscule, l’ombre mauve couvrit la montagne de son manteau de paix et de douceur, la cour était hérissée de cornes, et sous tous les goyaviers, aux frêles bêlements des chevrettes se mêlait le bruit sourd des coups de cornes dont les grands boucs mal odorants et barbus martelaient les côtes des jeunes mâles. Le soir, assis de biais au coin de sa table d’acajou que l’usage avait brunie et polie comme du bronze, Marismé mangea, avec appétit et satisfaction, son gros bouillon, et on l’aurait pu voir, ce qui n’était pas la coutume de ce maître inflexible, sourire aux trois femmes qui le servaient en silence. Il tenait, pour fortifier son influence et maintenir sa clientèle dans le respect en frappant son imagination, à donner un grand éclat à la prochaine cérémonie ; et justement tout lui présageait un succès complet.

Quelques instants après, tandis qu’un mince croissant de lune éclairait d’une même pâle clarté le paysage paisible et la face épanouie de Marismé qui fumait une pipe au seuil de la chaumière, en bas, au fond de la vallée, au pied même de l’habitation, un conciliabule réunissait chez Prévélhomme plusieurs gangas, ennemis héréditaires de Marismé. Leurs pères avaient voué au sien une haine implacable et enfin triomphante. La haine des fils égalait celle des pères et complotait la perte de Marismé. Fillol, un gringalet de quinze ans, neveu de Marismé et maraudeur enragé, en vérifiant ses pièges à crabes sou les pigouins, eut vent du complot et avertit son oncle. Il s’agissait de pénétrer dans la chapelle où serait dressée la table des anges, et d’y placer un gâteau empoisonné. 

IV

Le lendemain, le soleil à peine levé, la danse commeça. Les invités des sections voisines s’étaient mis en route dès que le ciel avait blémi à l’aube, et, grossis, les habitants du quartier, affluèrent dans la savane. Le Djen-Hou. aussitôt s’était mis à délirer au milieu du chœur des petits tambours cylindriques qui coupaient le son et le coumbi qui chantait à contretemps de sa voix de crécelle. A leur appel, tous, les Io.as de l’olympe africain accoururent frénétiquement et prirent possession de leurs sujets. Quand, aux premières ombres de la nuit, on eut allumé les torches de résine, les cadavres des bêtes immolées faisaient de grands tas sombres et tout gluants de sang coagulé. Au milieu d’un cercle de curieux visiblement angoissés, les gangas amis qui avaient répondu à l’invitation de leur confrère, accompagnés de toutes leurs femmes, dansaient devant les tambours. Ils étaient terriblement secoués par les loas, la sueur coulait sur les visages luisants et plaquait partout les pantalons de cérémonie collants et de toile légère, les aisselles humides des femelles fumaient comme des marécages, et leur encens enivrait les dieux. 

Vêtu d’un costume rouge extravagant et bariolé, comme on en voit aux rois-diables de, carnavals cayens, Marismé parut au seuil de la chaumière et, suivi du nombreux cortège des pitit fèy, s’avança majestueusement. Il allait, éclairé par les torches, devant la table des anges recevoir leds Ioas de la famille. Le premier qui vint fut maîtresse Ersulie, l’épouse du vieux Loko-Azamblo, le propre loa de Marismé. Ersulie, la belle, toujours fidèle à ses habitudes de coquetterie, touchait à tout en faisant la dégoutée. C’était curieux de voir ce gros homme, bâti en athlète, minauder, sous l’influence du Ioa, comme une précieuse de comédie, et ne consentir à goûter d’une liqueur ou d’une pâtisserie qu’après qu’elles eurent été abondamment aspergées d’extrait de Kananga. Le loa, ayant flairé le plus gros gâteau, celui-là qui était placé prétentieusement au centre de la table, se laissa tomber sur le sol en rugissant. Il devint méconnaissable de fureur. Ce n’était plus Ersulie belle femme, mais Ersulie gé rouge qui trépignait terrible et chantait : Papa Loko ! Kote ou ye ! M angaje ! M angaje nan chapèl la ! » Les pitiles feilles répondaient en chœur en lavouant d’une voix lugubre de bête. A l’appel de son épouse et de ses servantes, Loko se précipite plein de colère. Il ordonna aussitôt de jeter le gâteau à un pourceau. La bête, à peine avait-elle dévoré la pâtisserie, se mit à trembler, puis s’immobilisa sur le flanc, l’œiI vitreux et une bave écumeuse au coin des lèvres. Loko triomphant dansait devant l’assistance pétrifiée, chacun avait senti la mort couler le long de son échine. Mais, les premiers moments de frayeur passés, la foule en délire se mit à vociférer : « Vengeance ! papa Loko vengeance ! »

Les danses durèrent trois jours, trois jours durant toute la population, possédée par les loas, trépigna devant les tambours en d’hystériques contorsions. Au quatrième matin, à la première échappée de lumière au bord du ciel, au moment où tous ces braves gens, rompus de fatigue, les yeux rougis par l’alcool et la veille, s’apprêtaient à prendre congé, un de ces cris qui n’ont presque plus rien d’humain, un cri de bête blessée, de femelle éperdue, jaillit de la vallée et glaça tous les cœurs. Les regards, instinctivement, se portèrent sur Marismé qui, tourné vers le soleil levant, se signait lentement en remuant les lèvres. Revenue de sa première surprise, quelques minutes après, les femmes devant, les hommes plus lents derrière, la foule dévalait,, comme un troupeau, le flanc du morne, en froissant des caféiers. Elle s’arrêta net de stupeur au fond du vallon à la vue de Delsina, ployée et hurlante comme une bête lamentable. La pauvre femme, les deux bras comprimant son ventre, bramait à la mort sur les basses branches d’un manguier où se halançait, parmi les feuilles et les grappes de fruits vers, le cadavre de Prévélhomme, son homme puissant, son maitre. Pas un frisson ne parcourut cette horde  quelques heures auparavant si frénétique, pas un murmure ne s’éleva de cette tourbe superstitieuse qui fléchissait en frissonnant sous la terrible présence du tout puissant Loko. Peu à peu et prudemment tout le monde se retira, laissant Delsina seule avec le cadavre. 

Le loa s’était vengé. 

Yvon Moraille,

La Relève : Politique et Littéraire, Janvier 1933, #7

Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout. Pour ne rien manquer des nouveautés, des promotions et des activités de la librairie, abonne-toi dès maintenant à notre chaîne WhatsApp en cliquant ici 👉Libreri Dekouvri


    En savoir plus sur Libreri Dekouvri

    Subscribe to get the latest posts sent to your email.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *