L’utopie révolutionnaire autour de Jacques Roumain par Hérold Toussaint

La publication des œuvres complètes de Jacques Roumain en 2003 sous la direction du professeur Léon-François Hoffmann offre aujourd’hui aux sociologues, aux anthropologues et aux spécialistes en communication la possibilité de bousculer les stéréotypes ou les préjugés émanant à la fois des admirateurs et des détracteurs du penseur politique et de l’homme des Lettres que fut Jacques Roumain. En 2000, nous avons tenté de dégager l’affinité élective entre le caractère utopico-révolutionnaire des écrits de Roumain et le mouvement de la théologie de la libération en Haïti – avec les théologiens Laennec Hurbon, William Smarth, Godefroy Midy et le philosophe Karl Lévêque. Nous les considérons comme les pères de la théologie de la libération en Haïti. Selon nos recherches, nous avons découvert une nette parenté entre le fondateur du parti communiste haïtien, Jacques Roumain, et les premiers penseurs de la théologie de la libération. Notre recherche aura pour vertu de déranger à la fois ceux qui veulent engloutir Jacques Roumain dans un marxisme stérile, plat et vulgaire, et ceux qui voient une nette incompatibilité entre le marxisme et le christianisme.

La mise en circulation des œuvres complètes donnera lieu à une meilleure réception de ce penseur mort prématurément à L’âge de trente-sept ans. Il faudra dégager les différentes logiques selon lesquelles sont reçus, appropriés ou interprétés les écrits de Roumain. Nous avons choisi un angle d’attaque : c’est la sociologie de l’utopie. Ce qui est stimulant dans cette approche, c’est la trajectoire intellectuelle du théoricien qui va nous accompagner dans notre entreprise. Il s’appelle Karl Mannheim. Juif hongrois de culture allemande, il est l’un des fondateurs de la sociologie de la connaissance entendue, de manière très générale, comme l’étude de l’influence sociale sur la connaissance. Il envisage la sociologie de la connaissance en relation avec la politique. Ce qui fait son originalité, c’est la relation qu’il établit entre connaissance et politique dans un devenir historique.

Dans le cadre de notre travail, nous allons nous appuyer essentiellement sur son livre majeur Idéologie et utopie. Ces deux concepts forment d’ailleurs la charpente théorique de ce livre. Mannheim part de l’hypothèse suivante : les êtres humains s’occupent plus fréquemment d’objets de désir dépassant leur plan d’existence que de ceux inhérents à cette existence. Pour lui, idéologie et utopie constituent deux systèmes de pensée qui se trouvent en désaccord avec une situation sociale et historique donnée. Idéologie et utopie sont deux formes de l’imaginaire social. Elles se distinguent en ceci : l’idéologie sert au maintien des choses de l’état où elles existent et contribue ainsi à la reproduction d’un ordre social établi. Quant à l’utopie, elle tend à « ébranler partiellement ou totalement l’ordre des choses qui règne en ce moment ». L’utopie est entendue comme ce qui, du point de vue historico-politique, n’est pas encore advenu et s’oppose au concept d’idéologie qui est considéré comme orientation vers le passé.

C’est à partir de cette grille que nous tenterons d’aborder les écrits de Jacques Roumain. Le concept d’utopie, tel que Mannheim l’a formulé, nous permet de comprendre la dimension subversive de sa pensée. Cette dernière s’articule, selon nous, autour de la dialectique de l’attente et de la contestation sociale. La lecture attentive de ses romans, et plus particulièrement Gouverneurs de la rosée, de ses articles de journaux, de ses poèmes et de sa correspondance avec Nicole, sa femme, ne nous laisse-t-elle pas découvrir ces accents utopiques ?

Ayant grandi sous l’occupation américaine en Haïti, Roumain ne pouvait pas se défaire de la culture messianique et utopique provoquée par la présence de l’étranger en Haïti. À partir de la sociologie de l’utopie ou du messianisme, nous dégageons un scénario à trois temps dans les écrits de Roumain : le temps de l’oppression, le temps de la résistance et le temps de l’attente ou de la libération. Le messianisme dont nous parlons ici est pris au niveau historico-sociologique, c’est-à-dire il représente le fonds commun des doctrines qui promettent le bonheur parfait sur terre, sous la direction d’une personne, d’un peuple, d’un parti, de mouvements collectifs, au sein desquels les réformes, tant ecclésiastiques que politiques, économiques ou sociales, sont présentées sous la forme d’ordres ou de normes identifiés à des missions, voire à des émissions divines.

Le bonheur dont il est question peut être présenté sous deux éclairages, sociologique et psychologique. Sociologiquement, il présente la forme d’un radical retrait du monde ou d’une transformation radicale du monde. Au niveau psychologique, il peut être considéré comme le sommet mystique d’une heureuse délectation, soit comme le résultat d’un ascétisme de néantisation qui est au confluent d’une exaltation ou d’une abnégation. Bref, c’est ce type de mouvement messianique à caractère constructif et transformateur et comme force agissante, vivante et pratique, qui constitue le domaine spécifique de la recherche sociologique.

Cet appel que Roumain lance à la jeunesse en 1928 ne traduit-il pas déjà ces trois temps – oppression, résistance, libération – que comporte le messianisme ?

« Jeunesse, où êtes-vous ? Douze ans se sont écoulés depuis qu’un maître le blanc foule le sol sacré qu’arrosèrent de leur sang cette phalange d’hommes héroïques, ces sublimes va-nu-pieds de Vertières, de la Crête-à-Pierrot, de la Ravine à Couleuvre […] Que dirons-nous à nos enfants lorsque demain ils nous demanderont compte de notre conduite ? Ressaisissons-nous ! Jeunesse, vous êtes éparpillée ! Cela ne doit pas être. Groupez-vous ! Nous avons donné le branle et nous espérons, après les rudes journées de lutte, entonner l’hymne de la délivrance !

Depuis Zürich, n’a-t-il pas écrit à monsieur Joseph Jolibois, le 15 janvier 1925, pour lui faire part de son projet de participer à la lutte du peuple haïtien, victime de l’occupation américaine ?

« Vous excuserez l’audace que j’ai prise en vous écrivant, car personnellement je vous suis tout à fait inconnu. Vous me pardonnerez sûrement quand je vous dirai que je me vante d’être Haïtien. Non pas un de ces Haïtiens qui portent leur amour du pays à leur boutonnière, mais de ceux qui cachent leur patriotisme et leur haine de l’étranger au plus profond de leur cœur, comme une chose bien précieuse. (…) Permettez-moi, Monsieur le Directeur, de vous dire toute l’admiration que j’éprouve pour vous. »

À 18 ans, il a choisi d’apporter son soutien ou son souffle révolutionnaire aux « vaincus de l’histoire » d’Haïti, pour employer cette expression de Walter Benjamin, l’un des penseurs allemands de l’École de Francfort. Il est urgent de résister à l’occupation américaine et de former un bloc homogène pour s’affranchir du joug de l’oppression : « Soyons des frères unis, écrit-il dans son article “Le peuple et l’élite” ; sans cela une mise plus cruelle que la mort physique nous attend. Brisons les barrières ! Éteignons-nous. » À 21 ans, Roumain convie l’élite intellectuelle à faire cause commune avec le peuple. Selon nous, Roumain pose à sa manière la question de l’intellectuel organique dans les luttes populaires.

Cette volonté de lutter et le courage de vaincre toutes les difficultés se trouvent remarquablement présents dans les écrits de Jacques Roumain. C’est le leitmotiv de son existence. Il n’a jamais raté aucune occasion de le relater ou de le rappeler à ses compagnons de route, et plus particulièrement à Nicole, son épouse :

« Nous savons pourquoi nous souffrons et luttons et la grandeur de notre cause transforme nos peines en une joie rude, en une volonté de ne jamais abdiquer, en une certitude que finalement nous vaincrons avec nos meilleures armes : la raison, la justice et l’amour du peuple. »

Nourri par la culture haïtienne, interpellé par la force d’âme des pères fondateurs de sa patrie, attiré par la dimension critique du christianisme et par l’utopie marxiste, Jacques Roumain n’a-t-il pas adhéré à une « utopie romantico-révolutionnaire » dans sa dimension particulière et universelle ?

Christianisme et par l’utopie marxiste, Jacques Roumain n’a-t-il pas adhéré à une « utopie romantico-révolutionnaire » dans sa dimension particulière et universelle ?

Les écrits de Roumain marquent une rupture avec les idées surannées et les pratiques antipatriotiques d’une génération qui a trahi les idéaux des pères de la Patrie. Ils sont l’expression d’un cri de détresse ou de désespoir d’une nouvelle génération de rêveurs et d’utopistes qui aspirent à un monde radicalement autre. Jacques Roumain représente cette génération qui a grandi sous l’occupation américaine et qui rejette globalement la logique de la répétition éternelle du toujours le même. Pour cette génération, les anciens ont échoué et ont perdu le pouvoir de s’ériger en modèles ou en donneurs de leçon : « Douze ans durant, écrit-il, le 7 mars 1927, nous avons assisté, indifférents pour la plupart, au dépeçement de la Nation, à la trahison de ceux appelés à nous défendre, aux capitulations des uns et des autres, à la mise aux enchères de l’Héritage des aïeux par une fraction minoritaire à la fois servile et unique. » Il vomit les tièdes et les lâches, bref les aînés. Il les qualifie ainsi en mars 1928 :

« La Patrie est trahie, vendue par une minorité de misérables protégés par les forces américaines. Nous n’avons pas le droit d’hésiter. Deux chemins se montrent à nous. L’un facile, en pente douce, et qui conduit à un abîme ; l’autre ardu, pierreux mais qui mène à une cime. Le premier est le chemin des couards. Le deuxième est la voie des braves. Choisir ce serait criminel. Il faut que nous marchions au combat... »

Si notre génération se montre faible, c’en est fait de la Patrie. Car après nous, que rencontreront nos cadets ? Le vide, le découragement, la trahison. Ils grandiront dans cette atmosphère de misère morale et physique et sans force de réaction, s’affaisseront, accepteront (…)

La vérité simple et dure est celle-ci : nous sommes menacés, donc il nous faut défendre. Et la meilleure façon de se défendre est d’attaquer.

Bref, l’utopie est l’un des concepts susceptibles de nous aider à saisir la quintessence et la dimension paradoxale de la pensée politique et sociale de Jacques Roumain. Une lecture attentive de ses écrits nous empêche d’avoir des idées arrêtées ou de construire des légendes autour de sa pensée sociale et intellectuelle. Tout chercheur qui tente d’entrer dans cette pensée ne peut pas perdre de vue que le Roumain qui a partagé l’utopie de Karl Marx et de Friedrich Engels est celui qui a lu la Bible et a écrit et a lu une vie de Jésus pour son fils. Le Roumain dont l’un des livres de chevet est l’Anti-Dühring de Friedrich Engels dans lequel est développée une théorie de la violence est ce même Roumain qui a consacré une série d’articles à Mahatma Gandhi, apôtre de la non-violence active.

Le Roumain qui a écrit le 23 janvier 1930 dans son article « Remarques sur la beauté et l’art » : « La beauté humaine qu’exprime une œuvre d’art n’est parfaite que parce qu’elle représente le désir irréalisable » est le même qui a consacré un article assez suggestif – « Éloge à la cruauté de Christophe » – au roi Henri Christophe le 7 mai 1930.

Le recours au concept d’utopie dans ses rapports avec ce que le sociologue Michael Löwy appelle le romantisme révolutionnaire nous permettra de dégager la part de l’imaginaire qui irradie de l’ensemble des écrits de Jacques Roumain. Le même Roumain qui invite les jeunes de sa génération à lutter de toutes leurs forces contre l’occupation américaine en avril 1928 est le même Roumain qui est épris passionnément de sa femme : « Écris-moi vite, mon amour, affirme-t-il en avril 1941, déjà je ne vis plus ici ; je suis avec toi dans une espèce de rêve éveillé. » La notion de rêve éveillé dans cette phrase de Roumain est très significative. Elle nous renvoie à un autre penseur de l’utopie, Ernst Bloch. Pour ce dernier, les rêves éveillés peuvent jouer un rôle de contestation, de négation et du refus du monde tel qu’il est. Ils jouent également le rôle d’anticipation. Ils débordent ou bousculent le présent vers l’avant. Ils indiquent de nouveaux territoires sur lesquels on n’a pas encore de prise et qui doivent exister. Ils ne doivent pas être ressentis ou compris comme une nostalgie du nirvana au sein maternel. Ils véhiculent une énergie qui fait ouvrir l’horizon de l’avenir concret en vue de transcender l’histoire. Pour Bloch, on ne peut pas aborder de la même façon le rêve éveillé et le rêve nocturne : « Le rêveur éveillé peuple son palais imaginaire de visions librement choisies, tandis que le dormeur ignore ce qui l’attend au-delà du seuil de l’inconscient. »

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