For Melissa

Je regardais une peinture lorsque mon esprit se mit, lentement, presque en silence, à glisser vers toi.

Cette peinture n’avait pourtant rien de particulièrement spécial : une fleur brutalement peinte, fade, maladroite, presque sans vie. N’importe quel enfant de cinq ans aurait probablement fait mieux. C’est du moins ce que je pensais lorsque, sans comprendre pourquoi, ton souvenir vint s’asseoir à côté de moi.

Un souvenir précis remonta alors à ma mémoire. On était ensemble, chez cette dame qui tenait un soi-disant restaurant et qui préparait des plats ak figi pour des étudiants qui pouvaient se permettre d’y manger une fois sur deux. Son restaurant se trouvait à la rue Dufort, cette rue devenue, sans le savoir, la complice de notre rencontre silencieuse, le refuge de nos regards et le témoin discret d’un amour indélébile.

La rue Dufort ne parlait pas. Mais elle savait. Elle savait tout ce que l’on ne disait pas. Elle avait vu nos hésitations, nos rires, nos silences et cette façon étrange que nous avions de nous rapprocher sans jamais vraiment l’avouer. Certaines rues ne sont pas seulement des passages. Elles deviennent des morceaux de mémoire. Elles gardent les traces des pas, les fragments des voix et les promesses que personne n’a osé prononcer.

Ce jour-là, on était seuls chez elle. On papotait comme toujours : moi, te posant mes questions chiantes et cheloues ; toi, levant les yeux au ciel ou poussant un soupir avant de me répondre d’une manière tellement comique que l’on finissait par partir dans un fou rire.

Tu aimais me voir rire. Et moi, j’aimais te regarder rire. Quand tu riais, ta pomme d’Adam disparaissait et réapparaissait dans l’espace d’une mini-seconde. Ce détail n’avait sûrement aucune importance pour le reste du monde. Mais pour moi, il en avait une. Je le regardais comme on regarde un secret. Comme si ce petit mouvement de ton corps m’appartenait un peu. Comme si, en l’observant, je découvrais une partie de toi que les autres ne prenaient jamais le temps de voir.

Au fur et à mesure que le temps passait, tes yeux semblaient se refermer. Pas parce que tu avais sommeil, mais parce que tu voulais faire bien plus que parler. J’avais compris le truc. Je connaissais ce regard. J’avais appris à te parler sans ouvrir la bouche, et toi aussi. C’était notre super-pouvoir, d’ailleurs : un seul regard, et l’on se disait tout. Nos yeux savaient traduire ce que nos lèvres n’osaient pas encore prononcer. Ils avouaient notre désir, notre peur, notre impatience et cette tension douce qui grandissait entre nous, lentement, dangereusement.

À cet instant, les mots n’étaient plus là pour nous rapprocher. Ils servaient surtout à retarder l’inévitable. On parlait pour cacher ce que nos corps avaient déjà compris. On multipliait les phrases pour ne pas céder au silence, parce que le silence, lui, aurait immédiatement dévoilé ce qui brûlait entre nous.

Alors j’avais compris que, dans un autre espace, moins ouvert, plus intime, tous ces mots seraient devenus autre chose. Ils auraient pris la forme de caresses. Ils seraient devenus des souffles courts, des mains hésitantes, puis plus sûres. Ils auraient glissé sur nos peaux, se seraient perdus entre nos lèvres et auraient fini par se transformer en bruitages excitants, en murmures, en soupirs incontrôlables.

Surtout lorsque tu gémissais. Lorsque tu gémissais, le monde semblait disparaître autour de moi. Il n’y avait plus de restaurant, plus de rue Dufort, plus de dame, plus d’étudiants, plus rien. Il ne restait que toi, moi et ce désir qui nous consumait lentement. Ton souffle devenait le seul bruit que je voulais entendre.

Et le mien essayait maladroitement de suivre le tien. On n’a pas pu se retenir très longtemps. On a fini par s’embrasser comme si demain n’allait jamais arriver. Comme si l’on savait déjà que quelque chose pouvait nous être retiré. Comme dans ces films où le héros doit partir tout en sachant qu’il va mourir, et où chaque seconde devient soudain trop courte pour contenir tout ce qu’il reste encore à vivre.

On s’est embrassés avec cette urgence-là. On s’est embrassés, on s’est voulus, et l’on a voulu unir nos corps dans une danse voluptueuse dont nous seuls détenions le secret. Une danse sans musique, mais dont chacun de nos gestes connaissait le rythme. Nos corps se rapprochaient avec cette étrange familiarité de deux êtres qui semblaient s’être déjà rencontrés ailleurs, dans une autre vie, dans un autre temps ou peut-être simplement dans un rêve. Tu m’as marqué. J’ai aimé.

J’ai aimé ce moment suspendu entre ce que nous avions le droit de faire et ce que nous désirions vraiment. J’ai aimé cette frontière fragile que nous frôlions sans cesse. J’ai aimé la tension, la peur, la douceur, l’interdit.

Dieu sait qu’on aurait aimé faire plus. Se déshabiller. Laisser tomber les dernières résistances, les dernières pudeurs, les derniers morceaux de raison. Laisser nos corps se rencontrer, se reconnaître et se mêler jusqu’à ne plus savoir exactement où l’un commençait et où l’autre finissait.

On aurait voulu laisser nos peaux parler à notre place. On aurait voulu épuiser ce désir qui nous rongeait de l’intérieur. Lui donner un corps, une voix, une respiration. Le laisser nous traverser jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de nous, sinon deux êtres fatigués, apaisés, encore serrés l’un contre l’autre.

Dieu seul savait quel désir nous consumait de l’intérieur.

En regardant cette peinture, je me suis alors dit que les fleurs ne sont peut-être pas obligées d’être belles tout le temps. Les peintures non plus, d’ailleurs.

Et pourtant, elle m’a rappelé ton rire, ta pomme d’Adam, tes yeux qui se refermaient, ton souffle, tes lèvres, ton désir et cette façon que tu avais de faire disparaître le reste du monde. Elle m’a rappelé que certaines personnes ne quittent jamais vraiment notre corps.

Elles y laissent une empreinte. Une chaleur. Un manque. Un goût difficile à définir, quelque part entre la douceur et la brûlure.

Je ne sais pas exactement quel goût ce souvenir laissera dans ma bouche avec le temps. Peut-être celui d’un bonheur trop court. Peut-être celui d’un désir inachevé. Peut-être celui d’une tendresse qui refuse de mourir.

Mais une chose est sûre : Je t’ai aimé ce jour-là.

Je t’ai aimé dans mes rires, dans mes questions, dans mes silences et dans cette manière que j’avais de te regarder sans toujours savoir quoi faire de tout ce que je ressentais.

Je t’ai aimé dans cette rue, dans ce restaurant, dans ce baiser et dans tout ce que nous n’avons pas eu le temps de faire.

Et depuis, ça ne s’arrête pas.

Ça change de forme, parfois.

Ça devient un souvenir, un silence, une peinture, une fleur sans vie.

Mais ça ne s’arrête pas.

Josemel


    En savoir plus sur Libreri Dekouvri

    Subscribe to get the latest posts sent to your email.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *