L’amour et la terre

C’était un gaillard rudement bâti que Ti Soldat. Natif de Kenskoff, il y avait passé sa jeunesse, partageant sa vie entre la culture, les promenades sans but et le sommeil. 

Il avait malgré ses vingt-deux ans. dans un corps vierge, une âme d’enfant, belle, toute simple, que n’avait réveillé aucun amour. 

Pourtant, Ti Soldat était heureux. Il jouissait pleinement de sa vie de campagnard. Attaché à sa terre. il l’aimait comme un enfant. Et il sentait que s’il la quittait, partout ailleurs, elle lui manquerait. Et jamais 1′ idée d’aller à la ville ne 1’engageait à suivre la route comme les autres qui étaient devenus là-bas, il le savait, soit maçon, soit charpentier. 

Un soir de Pâques qu’il faisait un froid sec et que le ciel était clair, baigné de lumière, Ti Soldat regardait sur le pas de sa porte frétiller au vent les maïs sous la lune, sans pensée et sans désirs. Brusquement ses yeux devinrent fixes lointains et tout son corps se prit de tressaillements. Et il partit dans une course folle dévalant de la montagne. 

Il avait entendu faiblement, puis plus fort le rythme unique attirant d’un baca, que seules des mains de nègres savent arracher des tambours. Son âme se réveillait et instinctivement il courait vers la danse. 

Le voici sous une tonnelle. Il danse, danse dans la nuit comme un fou : les yeux hagards, la poitrine oppressée. 

Une femme, Ti Maria, grasse, appétissante, est devant lui, à quelques pas. Les épaules de Ti Soldat s’agitent comme pris d’un tremblement. Puis dans un mouvement brusque de Poté Collé, il attire vers lui la danseuse, la relâche. Et ses hanches ont des dévissements de gauche à droite, de bas en haut et si rapides qu’ils ne sont comparables qu’au mouvement des pistons d’un chemin de fer. 

Un coup de tafia. Et c’est le délire … Désir fou de danser toujours, désir de presser contre lui cette femme, désir de luxure, de morsure…

Et voici maintenant la bête affamée de volupté, de caresses et Ti Soldat la regarde avec tant de convoitise et d’envie, la presse si fortement. qu’il en réveille la sensualité. Puis brusquement, il l’enlève dans ses bras puissants, la porte sur un gazon proche et apaise sa chair. 

Quand il se réveille dans le frais matin. le corps fatigué, l’âme lourde. avec pourtant cette sensation de bien-être des lendemains de jouissances, ses mains pressaient contre lui toujours Ti Maria. Elle se tenait immobile. Mais il y avait dans ses yeux. tant de bonheur et de demande. qu’il l’aima encore. 

Deux jours après. il voulut la revoir. Hélas … il apprit qu’elle était partie avec un homme. Et il s’en retourna à sa case, las, découragé.  

Il regarda indifférent ses champs. Ils ne lui disaient plus rien. Sans savoir où il allait,  il fit de ses hardes un paquet, ramassa un petit sac de kob et prit lentement le chemin de la ville. 

Là, il oublia, se fit une nouvelle vie, travailla comme garçon de cour. Les jours passaient, amenant d’autres jours. Il vivait bien, mais quelque chose lui manquait. 

A Pâques, Ti Soldat, garçon de cour avait disparu. 

Il avait obéi au rappel de la terre et s’en était retourné vers son champ qui sans lui se mourrait sous les ronces et les bousins

Et le soir venu, assis devant sa porte, dans la nuit baignée de lumière, il regardait frétiller au vent les maïs sous la lune quand il entendit dans le lointain et du fond de sa mémoire monter la voix impérieuse du tambour. 

Il dévala de la montagne vers la même tonnelle et y dansa comme un fou. Et sur le gazon proche, baigné de clarté douce … comme autrefois…

Raymond ROY

1er Octobre 1934, La relève recueil politique et littéraire, septembre – octobre 1934

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