Quand Haïti choisit son roi

Génie de la patrie, enflamme mon esprit de ce saint amour de mes semblables ! Vérité, c’est sous tes auspices que j’ai pris la plume. Daigne la guider, que mes écrits, animés par ta sublime éloquence, portent jusqu’aux climats les plus éloignés, la gloire et la vertu d’Henry ; que son nom chéri ne soit prononcé au dehors qu’avec la vénération qu’il inspire ; qu’éclairés sur ses grandes qualités, et par le récit de ce qu’il a fait pour son peuple et pour la postérité, les étrangers conviennent enfin que dans la portion de cette classe d’hommes, jusqu’alors gémissante sous le joug des préjugés, il s’est trouvé, comme chez eux, de ces êtres extraordinaires, évidemment protégés par la nature et par les cieux, qui devaient paraître dans les révolutions de la terre, pour cicatriser leurs plaies, et replacer l’ordre social dans les bornes dont le cours impétueux des événements l’avait écarté !

Les Haytiens venaient de fêter la huitième année de leur indépendance ; et si l’aurore de ce beau jour ne les voyait pas encore réunis, du moins ils étaient assez persuadés par ce qu’Henry avait fait de grand, pour espérer que seul il avait la volonté, comme le pouvoir de consolider et d’affermir les bases de cette indépendance, objet de leurs vœux.

Depuis longtemps l’opinion bien prononcée des plus respectables et des plus éclairés citoyens, était de porter Henry sur le trône ; ils avaient reconnu l’insuffisance du titre dont ils l’avaient revêtu dans des temps de calamité. Le chef d’une nation guerrière, qui ne doit jamais perdre de vue que dès l’instant où elle déposera son caractère belliqueux, sera celui où elle courra les risques d’anéantir son existence, ou plutôt que son existence est essentiellement liée à son ardeur martiale ; ce chef, dis-je, ne pouvait conserver plus longtemps la qualification d’une dignité qui ne rendait pas l’idée de la souveraine puissance. La révision de la constitution fut donc décidée. Le conseil d’État travaillait avec ardeur à cet objet ; mais son travail, qui devait offrir un monument de la gratitude et de la reconnaissance des Haytiens, en décernant la couronne à Henry, en la rendant héréditaire dans son illustre maison, ne pouvait rester secret. Il transpira, et ce fut dans un voyage au Fort-Dauphin, le 26 mars, jour à jamais célèbre, que le chef de l’État fut salué et proclamé roi, son auguste épouse reine d’Hayti, et leur fils prince royal. Cet élan sublime une fois donné, la flamme électrique n’est pas plus prompte que l’essor avec lequel elle se communiqua, et l’assentiment général de toutes les classes de la société prouva que ce peuple bon et magnanime avait pressenti ce grand et glorieux événement ; aussi avec quel transport d’amour et de joie Leurs Majestés furent-elles reçues à leur arrivée dans la capitale ! Il ne leur servit de rien de s’y être rendues nuitamment ; elles trouvèrent tout le peuple debout, s’empressant de leur prodiguer ces hommages, ces félicitations si sincères, si touchantes, quand elles partent du cœur. Leurs Majestés reçurent, dans la nuit même, les hommages et les félicitations de tous les corps civils et militaires, et ceux de MM. les négociants étrangers établis dans la capitale, qui crurent devoir payer ce tribut de respect et de vénération à Leurs Majestés.

Le conseil d’État s’étant formé en conseil général, et ayant à cet effet appelé dans son sein tous les généraux de l’armée de terre et de mer, et ceux des principaux citoyens qu’il jugea dignes d’admettre à ses travaux, pour leur donner plus d’éclat, et ayant mis la dernière main à son œuvre immortel, s’est transporté, en grande tenue, le 4 avril, au palais de Leurs Majestés. Présenté par le grand maître des cérémonies à Leurs Majestés, qui étaient entourées de leur famille royale, S. E. le lieutenant général Paul Romain, organe du grand conseil, s’est exprimé en ces termes : « Le conseil d’État a l’honneur de présenter à Votre Majesté la loi constitutionnelle, dont la confection a été l’objet de ses plus profondes méditations.

Nous aurons rempli l’attente du peuple et de l’armée, et nos travaux auront correspondu au vœu de nos cœurs, si la base fondamentale sur laquelle va reposer ce nouveau royaume, sait dignement concilier la félicité publique avec la majesté du trône et la dignité de la représentation nationale.

Ce jour, d’éternelle mémoire, où le peuple haytien va reconnaître, à la face du ciel et de la terre, son protecteur, son père et son roi, dans le mortel généreux qui l’a sauvé, pénètre nos âmes des plus délicieuses émotions.

À la vue du diadème qui va se poser sur le front auguste où sont écrites nos glorieuses destinées, tremblez, ennemis de notre pays !… Ce moment a, pour jamais, décidé de la souveraineté de ces lieux ; et c’est celui du triomphe de tous les cœurs, puisqu’ils couronnent enfin leur idole.

Au bras magnanime d’Henry le sceptre appartenait ; c’est l’attribut du vrai courage ; et la fortune toujours docile à la voix du génie, lui paye, en ce moment, le prix de vingt ans de travaux.

Hayti, lève ta tête altière, ne sois plus alarmée sur ta future prospérité, et adresse au ciel des actions de grâces ; car lorsqu’un Henry monte sur le trône, les Sully sont près de renaître. »

Sa Majesté a répondu : Messieurs, je n’ai d’autre bonheur que celui du peuple haytien dont j’ai partagé les travaux, et rien de ce qui intéresse le bien de l’État ne peut m’être étranger.

La nation a jugé nécessaire à sa prospérité et à sa sûreté de m’élever au trône et d’en fixer l’hérédité dans ma famille ; je me rends à son vœu, puisque c’est contribuer à la félicité publique.

Ce jour, en me donnant la mesure de tous les cœurs, sera sans cesse présent à mon esprit ; il me rappellera ce que le peuple haytien a fait pour moi et ma famille, et tous les instants de ma vie seront consacrés à le récompenser de sa tendresse filiale.

Je serai, sur le trône, tel que j’ai été dans l’adversité, tel qu’il convient de l’être à un bon roi ; et puissent mes descendants hériter successivement du pur amour dont je brûle pour la patrie ! »

Ensuite S. E. M. le lieutenant général Paul Romain, s’adressant à Sa Majesté la Reine, lui a dit : Madame,

Nous venons d’avoir l’honneur de présenter à votre auguste époux la loi constitutionnelle qui fixe à jamais la destinée d’Hayti, en même temps qu’elle rend héréditaire, dans la famille de notre souverain, la monarchie de l’État.

Si quelque chose peut ajouter aux douces sensations qui font tressaillir nos âmes, c’est de voir les éminentes qualités dont le ciel vous a pourvue, s’asseoir auprès du trône que l’amour et la reconnaissance des Haytiens vous ont élevé.

Mille grâces soient rendues au Tout-Puissant, qui semble n’avoir élevé si haut la sensibilité, les bontés généreuses dont votre cœur est le sanctuaire, que pour les mettre plus à portée d’étendre sur ce pays leur heureuse influence.

Le conseil d’État se glorifie de déposer aux pieds de Votre Majesté le tribut d’amour, de respect, de gratitude et d’admiration que vos vertus savent si bien inspirer. »

Sa Majesté a répondu : Messieurs,

Le nom de Reine que la nation vient de me déférer, me lie encore plus particulièrement au sort du peuple haytien, pour lequel je me suis toujours glorifiée d’être une tendre mère.

Je n’oublierai pas, sur le trône, les devoirs qu’impose la Majesté Royale, et quand ma famille est destinée à y prendre place, c’est assez m’éclairer sur le soin extrême que je dois apporter à son éducation : oui, mes enfants seront ma parure la plus chère, puisque d’eux doit dépendre un jour la destinée de ma patrie.


Comment un ancien chef militaire est-il devenu roi ? Comment a-t-il organisé son royaume ? Et que révèlent les cérémonies, les costumes, les titres et les fastes de la cour sur l’Haïti d’Henry Ier ? Le récit de cette transformation est aussi celui d’une époque où Haïti cherchait à construire ses propres symboles de pouvoir et de souveraineté.

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