Un bal à Carrefour

… Baissez-vous, Messieurs. Attention, Mesdames.

Et des têtes qui se relèvent, les unes après les autres, la petite barrière franchie. Maintenant, il y a une planche – une parodie de pont – jetée sur la rigole. Et de penser que ce petit filet d’eau, si petit, si mignon et tout plein de murmures qui s’en va doucement, parfumé de ti-bonm et d’herbes sauvages, figure sur les cartes de géographie sous le nom tempêteux et grave de : Rivière froide.

La planche craque désespérément comme un escalier de prose, titube. L’on traverse en s’équilibrant, les bras ouverts, à la file indienne, à petits pas préssés, car là-bas, au-dedans de la petite maison qu’on s’est efforcé de polir et de repolir, mais où reste toujours comme un blason, un peu de saleté à tous les coins. Féfé est là et trône en son petit royaume le Mi-do-da-no.

Oye ! tout fanm tonbe rele ; Vwazinaj dlo nan gè ; Manchèt fè ribanbèl !

Le banjo, la guitare et un vieux piano antique et solennel mettent des accords à la chanson tourmentée et folle. Et sur tous ces rythmes échevelés, les dominant presque, la malimba – arrivée de Cuba par le dernier bateau – est comme la voix grave d’un gros bourgeois niais et cérémonieux venu pour réprimer des désordres.

Oye ! Tout fanm tonbe rele !

Les lampes à pétrole, comme des encensoirs, se balancent, suspendues au plafond. Et dessous, les couples rythment la méringue à la mesure de leurs hanches.

Oye ! Tout fanm tonbe rele !

L’on sue. L’on se piétine. L’on s’écrase et l’on étouffe. Et ces petits cris et cette plainte perdue dans le tumulte, c’est la voix d’Amaïse. Elle a des cors au pied et c’est sans doute pour elle que Roumer fit, un jour, la savoureuse parodie d’un vers d’Alfred de Vigny : « Dieu ! que le son des cors est triste au fond des bas »

À côté, c’est le tohu-bohu du comptoir. On descend les bouteilles des étagères, pleines, et on les remonte, vides, la tête en bas.

Dans la cour, la graisse dans les chaudières et le parfum de gourmandise d’une gamelle de gruau.

Vwazinaj dlo nan gè ; Manchèt fè ribanbèl !

Maintenant la lune s’en est venue qui montre, au loin, au travers d’un feuillage épais de hauts palmistes, son crâne chauve et luisant.

Et la musique est repartie, plus tourmentée, avec Manicero. Savez-vous pas cette chanson de Cuba, au rythme incompréhensible, qui appelle et qui crie sans cesse : « Mani !… Mani !… » sans savoir si jamais s’en viendra cette marchande de pistaches anonyme et folle.

Les couples gaiement ont repris la danse. Le tafia a mis des clous dans leurs chaussures. Et sur leur visage, la blancheur d’un rire sonore et bruyant.

Et voici que je pense à la tristesse de ces petites prostituées dont c’est le métier de secouer ça… secouer ça pour manger et boire. Peut-être que plus d’une quand sera accourue l’aube sur les chemins du ciel, s’en ira, par la route blanche, à pied, le ventre creux, sans le pain de la semaine.

Tant pis, elles chantent. Elles dansent. Et rient d’un rire plein de bonheur et de joies inconnues quand un cavalier les enlace fort et les emporte dans le tourbillon de la méringue folle.

Et voici que pour elles, toutes, j’ai fait cette prière : « Mon Dieu ! faites que toujours l’âme nègre soit un grand éclat de rire. »

Dans la rue, des ivrognes chantent à tue-tête, avec des airs très sérieux. Ils sont heureux de ne songer à rien et toute leur joie est de chanter pour bercer leur ivresse, des cantiques au dieu de la boisson.

Puis brusquement, sans que l’on s’en aperçoive, l’Aube est venue, fraîche et rose, avec le chant des coqs et le bruissement monotone des cigales, enivrées de lumière. L’Aube ! un col qui se remonte, un châle sur une épaule frêle, du café dans une tasse et le carillon grêle de la petite église de Carrefour là-bas, tout là-bas.

Les autos filent, dans le matin frais… Des paysannes, en robe bleue, les jambes nues, vont à la ville. Non ! je n’ai pas trouvé la petite prostituée qui s’en irait dans la poussière, le ventre creux, chantant des chansons gaies, mais dans un demi-sommeil comme un souvenir lointain la méringue de Féfé :

Oye ! tout fanm tonbe rele ; Vwazinaj dlo nan gè ; Manchèt fè ribanbèl !

comme une musique rêvée et qui berce… doucement, tendrement.

Jean FOUCHARD, La Relève, Octobre 1932


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