Chaque arbre a, dans le vent, sa voix humble ou hautaine, H. de Regnier
Or tous deux, ils vivaient côte à côte : le pin hautain et majestueux ; le bananier humble et trappu.
Soudain le vent de la montagne se leva, et tout aussitôt le pin chanta.
C’était un chant mélancolique et vaste, doux et altier. Tantôt c’était, frêle harmonie, corde ténue, la guitare vibrante, l’insecte qui zézaie, ou sourd et lourd, torrent roulant troncs et galets ; tantôt vague molle ou déferlante, ou cressonnière bruissante d’eau courante…
Il disait, ce chant, l’infini et le divin, les cimes hautes et bleues, l’inexprimé, l’amour, la poésie, le rêve…
Il disait encore – car il arrivait rarement que le pin en chantant ne s’adressât au bananier son voisin – (il prit alors un petit ton persifleur et léger, simula le chuintement et l’humble murmure du bananier) :
- – Frou, frou, frou. Ô petit bananier, ô rustre, ô plébéien, être de la plaine, vile égaré ici, je ne sais par quel non-sens… Cet exorde promettait un long discours. Aussi le bananier se tint coi.
- – Frou, frou, fit-il, disant ainsi qu’il écoutait…
- – Que je te plains, ô chose flasque et minuscule… Abri pour grenouilles, le ver de terre grouille à tes pieds ; tu ne connus jamais la griffe acerbe du malfini ; le moindre oiseau-mouche te dédaigne. Je vis sur les rocs les plus inaccessibles, et je défie tous les climats, « je vis, je bois l’azur… »
M’as-tu parfois contemplé le matin ? Le soleil bat à peine sur la colline violacée ses longs cils de lumière que je m’enflamme. Mes aiguilles deviennent rayons éblouissants, mon tronc, colonne d’incandescence. Féerie d’un instant, je suis l’arbre-soleil qui scintille dans la verdure d’alentour… Et s’amplifie mon chant parmi la pourpre vespérale et les mélancolies du soir… Arbre mercenaire, planté par la main de l’homme, tu es sa chose, il t’exploite, et tu meurs, ayant à peine vécu un lustre.
- – Frou, frou, fit l’arbre de la plèbe, et ce faisant il répondait : « Tout cela, ô roi de la montagne, est fort juste ; à toi l’orgueil, l’azur, les chants vastes et doux ; à toi la lyre du poète, à toi l’immensité du vide… Pour moi, ma taille dépasse à peine buissons et maïs, mais, si près du sol, je participe à toutes ses métamorphoses ; je tressaille de tout son sourd travail… Je fraternise avec la flore modeste et belle. Tout près de moi vivent le pissenlit, fleur d’or, les trèfles au petit panache blanc, les violettes sauvages…
Ravi, j’admirais, ce matin, une toile d’araignée tissée comme à dessein dans ce champ de fougères. Imprégnée de rosée fine, le soleil en avait fait un incomparable objet d’art. Quelle fée, oh, quelle fée, en s’en allant dans l’aube claire-obscure, laissa tomber ici sa gaze endiamantée ? Tu vis dans un hautain et dangereux isolement, inutile, ma foi…
- – Petit pédant. Moi inutile ? Tu oses ? (La voix du pin s’enfla : c’était comme un torrent roulant troncs et galets.) Ma civilisation est millénaire, préhellénique. Je suis l’arbre des monts sacrés. Mes ancêtres couvrirent les pentes d’Athos, du Pinde, de l’Hélicon ; bercèrent au Parnasse muses et divinités ; alimentèrent sur le mont Œta le grand bûcher d’Hercule. Sylvains, satyres aux pieds de bœuf hantèrent mon écorce rugueuse… Les empires ont succédé aux empires ; les âges ont succédé aux âges ; ma race a survécu à tout cela. Nous avons traversé l’Histoire. Mes cousins les cyprès bordent les prairies élyséennes, et c’est entre leur double haie que se promènent les immortels. Aujourd’hui, mon culte n’a pas baissé. Je suis l’arbre des joies familières et saintes, l’arbre de Noël. » (Et son chant s’adoucit, devint très doux : et c’était, frêle harmonie, corde ténue, la guitare vibrante.) « Sonnez, cloches de décembre. Et que s’en viennent les petits enfants de Noël, les mains tendues vers mes branches parées de féeries, l’âme liliale, candide, heureuse…
Puis il eut honte de sa tendresse, de son lyrisme éperdu, et il dit, empruntant le ton persifleur et aigre-doux du début :
- – Tu parles d’utilité ? Tu as beau jeu, vraiment, pour en parler. Utile, toi ! Tes fruits servent à peine à l’entretien du paysan. Arbre rustre, tu n’es destiné qu’au rustre. Tiens, tu me rappelles le nègre, ce paria de toujours.
- – Tu dis vrai, ô frère illustre ! Pour moi, je ne date que d’hier. Et depuis, ma vie n’a été que souffrances. Je suis la douleur humaine, et c’est pourquoi, le soir, ma plainte est si poignante quand la brise taillade mes palmes molles… C’est pourquoi aussi, à l’heure où triste et beau le crépuscule se meurt, mes palmes se disposent comme des croix tombales… Éternel crucifié, moi, pauvre nègre, comme tu as bien dit !
Et soudain, le vent qu’on ne voit jamais, hormis dans les branches et l’oscillation des troncs, mais qu’on entend chanter, humble ou hautain, acerbe et doux, dans la ramure et les épis – le vent tomba.
Et tout, aussitôt, se tut, sur la montagne.
Kenskoff, 18 septembre 1934.
JACQUES LÉGER, La Relève, Septembre-Octobre 1934
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