I
Minuit. La pluie cesse. La lune, au ciel, paraît un quart d’orange. Elle se faufile sous de légers nuages bruns et, capricieuse, daigne se mirer dans les flaques d’eau recueillies par les rigoles et crevasses de cette sombre ruelle de la Croix-des-Bossales. Une brise froide, saturée d’odeurs vomies par les égouts, se heurte à quelques forçats de la bouteille et du dé. Ils sont ivres. Leurs poches sont crevées. Et ils ont faim. Pourquoi se hâteraient-ils vers cette cahute où, sur des haillons, ronflent, la panse vide, une femme à demi-nue et des enfants crasseux ? Il vaut mieux se traîner après le verre, tenter la corne, tituber jusqu’au bal…
La bacchanale continue ce soir chez Erzulie. La brave patronne ! Elle pourvoit aux menues bamboches de ses clients. Ils sont là, sous la tonnelle ronde couverte de tôle roussie. Les uns entendent dégourdir leurs jambes gainées de gros bleu ou de kaki déteint, leurs reins solides que cache mal une chemise éméchée. Les autres y étalent leurs robes voyantes, leurs foulards, leurs pantoufles en peau de cabri, et, aux imprudents, offrent leur syphilis. Rudes débardeurs, courtisanes pauvres ou malades, ils viennent, puant la graisse, oublier, entre deux pas de pigni et une avalée de mélasse, leurs sacs, leurs misères, leurs rancunes. Ils s’étourdissent au rythme sauvage des tambours. Ils boivent. Ils chantent. Ils ne se souviennent plus…
Deux petites lampes, au bout d’un mince fil de fer accroché à une solive sale, jettent une lumière hésitante et rouge sur ce monde bruyant et qui grouille…
II
Dans un coin, sur une planche posée sur une paire de tréteaux branlants, deux femmes causent, assises. L’une, Ti-Piyaille, à l’air gaie. La vilaine chabine. Elle est plate comme une canne passée au pressoir puis brûlée au soleil. Ses petits yeux brillent sur sa face ovoïde et plissée. Ses narines palpitent. Un long sourire rend plus jaunes les arcs charnus de sa bouche encore exquise. Elle jase beaucoup, calomnie davantage. Elle parle voilà tantôt vingt minutes. Elle s’arrête, se penche, et, entre les dents, à sa voisine sifflote :
- – Tu n’as pas vu la dernière robe de Carmen. Toute en crêpe de chine. Ses affaires vont bon train… ! Tu ne sais pas. Je vais dire à ses amis qu’elle souffre de maladies. Alors elle…
Marie semble ne rien entendre. Repue de tafia, brisée de contorsions, les tambours l’énervent. Elle est lasse et soucieuse du cas avec le matin. Elle reste là dans l’espoir de trouver un amateur qui la lui assurera.
- – Qu’as-tu, Marie ? Je ne te comprends pas ce soir. Ma chère, il ne faut pas…
Deux hommes s’approchent. Elle se tait, touche son amie du coude, se croise les jambes. Charmeuse dédaignée, mais non découragée, elle tend ses lacs.
Ils sont tout près. Ce sont des jeunes gens de « bien » qui, après le ciné, viennent, en quête d’impressions neuves, faire un « p’tit tour en bas ». Bon démagogue, l’un d’eux prépare sa prochaine candidature à la députation.
- – Oh Docteur Jean, vous êtes là !
L’interpellé se retourne, et gentiment, les bras tendus, court au portefaix costaud adossé contre ce poteau de la tonnelle. C’est un de ses futurs chefs de bourgeonnement.
- – Allô. Comment vas-tu, Estimé ? L’on ne te voit pas du tout.
- – Bah ! On se maintient.
- – Viens donc, nous avons à causer. Allons chez Sor-Yette. Nous parlerons entre deux « trempés ».
- – Ohé, René. Je t’arrive.
René l’avocat reste seul avec les deux femmes.
III
Il les pèse dans la sensible balance du choix. Il les estime de poids égal. Attiré par chacune d’elles, il est indécis. Il poserait de grand cœur son dévolu sur Ti-Piyaille qu’il a autrefois et facilement connue, mais une voix, une « voix secrète », lui parle en faveur de l’autre. Cette femme noire et accorte l’intrigue. Il aime son regard languissant et le pointu de son corsage.
Pour la forme, tout en la déviageant, la chienne égrène toujours son interminable chapelet de tripotages. Marie lui coule de longues œillades pleines de passion triste. Les deux croient le « voir venir ». Toutefois il tarde. Son mutisme les agace. Ti-Piyaille, fort habile, lui propose quelque chose de très vif.
- – Non, fait-il sèchement.
Dépitée, elle lui lance à toute volée une épithète cueillie dans les jardins du Fort Sainte-Claire ou dans les riches serres de la Saline, lui quippe au nez, et la robe au vent, la médisance en poupe, elle entre dans les eaux d’un flâneur qui baille à l’asthète.
René sent qu’il veut de Marie, d’elle seule, et tout de suite.
Il lui adresse quelques mots. Un coup de reins, suivi d’une souple torsion de la taille et des hanches, la remet sur pieds.
- – Allons, dit-elle. C’est là. Dans cette cour.
René tressaille en l’entendant. « J’ai bien fait, pense-t-il, d’écouter ma voix. Cette femme ressemble beaucoup à la petite Mayotte que j’ai tant aimée. »
Ils s’enfoncent dans un couloir. Un bruit traînant de pantoufles, cadencé par celui régulier de lourds talons, se perd dans la nuit sombre.
IV
Ils s’arrêtent devant une maison basse et noire. De sous la porte, Marie tire une clé.
- – Prêtes-moi tes allumettes, demande-t-elle.
La serrure grince. Elle fait du feu, puis referme. Une odeur de haillons mêlée à celle du soufre monte vers René. Il avale une grande bouffée de sa cigarette.
Posée près de l’ouverture sur une étagère clouée au-dessus d’une image de Saint-Michel, une lampe fumeuse les éclaire. Leur ombre se projette sur l’écran en papier d’une mince cloison plissée comme un éventail, et qui coupe la pièce. René jette son chapeau sur une chaise adossée contre une vieille table où flânent trois marmites, dont l’une neuve, une cruche sans goulot, un gobelet en émail bleu d’où s’élève le bâton noir d’un chocolat.
- – Tu bois beaucoup de chocolat ? questionne vaguement René.
- – Oui, sourit-elle. J’en reçois souvent de Jérémie.
- – Tu es de Jérémie ?
- – Je suis ici voilà juste dix ans.
L’avocat se sent ému. Il est sûr d’avoir Mayotte, là, devant lui. C’est bien elle ; mais changée, et non telle qu’il la voyait les soirs de rêveries vagabondes. C’est elle, plus forte, encore très jeune de lignes malgré sa détresse. Ses yeux, son nez, sa bouche n’ont rien perdu de leur grâce grisante. L’expression diffère, mais le dessin du visage a conservé son style propre. René se fait violence pour ne pas lui crier : Je te connais. Je t’aime depuis des années. Tu as tenu une grande place dans ma vie…
Cependant, il n’éprouve aucun chagrin de la chute de cette femme qui l’a tant méprisé, si maltraité.
Aujourd’hui, tout est pour le mieux. Elle ne peut plus faire la « roue » dans sa robe de grosse toile rouge. Sa profession ne le permet plus. Au contraire, il est capable de lui donner tout le bonheur qu’il avait jadis désiré. Mais il n’en fera rien. Elle a trop dédaigné ses doux aveux alors qu’à sa petite maison de « La Source » elle jouissait du frais de la brise et de la lumière violette du soir.
Il va profiter de la situation. Du reste, ce n’est qu’une…
V
Son cœur se précipite poussé par le souvenir. Il bat vite de concert avec le double marteau des tempes. René prétend causer, savoir, et ne se décide pas à parler. Toutefois il ne peut rester debout, l’air embarrassé. Il prend Marie par la taille, s’assoit, la met sur ses genoux. Il souhaite que le hasard d’un bavardage lui fournisse un prétexte pour la questionner…
- – Tu ne vas jamais chez Charlier ?
- – Autrefois, alors que j’habitais la Rue des Casernes… Mais c’est drôle ! Tu as quelque chose pour quelqu’un que j’ai connu…
René, piqué par cette dernière phrase, sursaute. Veut-elle insinuer ? Mais non ! L’expression de ses yeux « mourants » demeure si détachée… Rien de plus banal ! si Marie lui trouve de la ressemblance avec un autre. Cependant, il essaiera de la porter à trahir son intention, si elle en a une.
- – Bien qu’à la Capitale depuis dix ans, tu dois reconnaître tous les Jérémiens croisés dans la rue ou dans les bals tindingues ?
- – Oui. Ils sont nombreux. Mais je les fuis. Ils se moqueraient de moi.
Un long soupir soulève sa poitrine.
- – Et tu ne comptes plus retourner à Jérémie ?
Les yeux de Marie s’enflamment, brillent de colère, de haine peut-être. Sa voix se fait dure.
- Non mon cher. J’y ai trop souffert et mes parents ne s’occupent pas de moi. Je préfère crever ici. Figure-toi. J’aimais. Mon père ne voulait du « type ». Je m’enfuis avec lui. Après six mois, il me jette sur le pavé. Un second m’y ramassa ; puis un autre encore. Ça alla de mal en pis. Rejetée, je vins échouer à la Croix-des-Bossales… Mais chéri, tu n’es pas mon confesseur. Alors qu’attends-tu ?…
VI
René devient sombre. Sa respiration est courte, nerveuse. Un pli lui barre le front et il se mordille les lèvres. Il sent qu’il aime toujours cette femme. Mais le repoussera-t-elle encore ?… Non. Cela n’est pas possible… Alors pourquoi ne pas lui proposer…
Il enlève Marie dans ses bras, l’étreint avec une violence qui la surprend. Elle le regarde, fixe, les yeux dans les yeux, de tout près.
- – Viens, Mayotte, dit-il brusquement. Nous vivrons ensemble. C’est moi ! Reconnais-moi donc. C’est moi, René !
- – René, crie-t-elle en se dégageant !
Lourd, bref, un silence tombe, les écrase.
L’avocat est debout, les bras tendus, prêt à pardonner et à chérir. Marie se blottit dans un coin, entre la table et la cloison, l’œil mauvais. Un rictus d’hystérique tire sa bouche. Ses doigts se crispent… Cet homme ! Il lui a été toujours antipathique !…
Elle s’avance, brutale, ouvre la porte si gaiement fermée tantôt, et la senestre tendue se tourne vers René, et froidement, d’une voix enrouée, sourde, lui jette :
- – Va-t’en !
La tête bourdonnante, comme un abruti, René sort.
La lune, comme « un quart d’orange », glisse maintenant, doucement, dans le velours bleu lamé d’argent du ciel…
E. BRUTUS, La Relève, 1er janvier 1933
Ch. 28 Juillet 1931.
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