Le jour où j’ai compris qu’aimer une personne ne signifie pas vraiment qu’on doive être avec elle, le monde a changé de texture. Ce fut une déflagration silencieuse. J’ai compris, dans un souffle, qu’on peut aimer une âme sans avoir besoin de posséder le corps qui l’abrite, ni de revendiquer son temps, son espace ou son souffle. Depuis cet instant de clarté, je me sens plus légère. C’est comme si une gravité ancienne, faite de chaînes invisibles et d’exigences silencieuses, s’était évaporée.
Mon père fut mon premier maître dans cet art de l’absence présente. Il m’a aimée sans jamais tenter de me posséder. Il fait mes louanges, il porte mon nom comme un étendard de fierté dans son cœur, mais il ne me retient pas. Il ne m’a jamais regardée comme une extension de lui-même ou comme une propriété dont il aurait le titre. Il m’aime comme on regarde l’horizon : avec une admiration qui n’attend rien en retour. Et moi, en miroir, je l’aime sans le posséder. Notre amour n’est pas un contrat de présence, c’est une reconnaissance mutuelle dans la liberté.
Mais alors, une question me hante : est-ce là la finalité de l’amour ? L’amour a-t-il seulement une finalité, un point d’arrivée, une raison d’être qui justifierait sa violence et sa douceur ? Quelle est sa finalité réelle ? Est-ce de nous élever vers une sagesse désincarnée, ou de nous plonger dans le chaos du vivant ?
Dites-moi, vous qui me lisez, vous est-il déjà arrivé de tomber amoureux ? Je ne parle pas de cette affection tiède ou de cette camaraderie de confort. Je parle de ce basculement total. Comment cela a-t-il été pour vous ? Était-ce votre conscient, cette part de vous qui raisonne, qui calcule et qui prévoit, qui parlait ? Ou était-ce votre préconscient, ce réservoir de souvenirs oubliés et de désirs latents, qui dictait votre conduite ?
Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi, quand on aime quelqu’un, on est incapable d’expliquer les racines de cet amour ? On peut lister des qualités : » il est intelligent « , » elle est généreuse « , » il a de l’humour « . Mais au-delà de sa personnalité, au-delà de son intelligence et de tout ce qui est quantifiable, il reste un résidu mystérieux. Un « je-ne-sais-quoi » qui échappe à la psychologie. On n’aime pas un catalogue de vertus, on aime une présence. Peut-être est-ce notre » Ça « ? , cette force brute et pulsionnelle logée au plus profond de notre psyché, qui nous conduit vers l’autre. Mais est-ce que le « Ça » peut vraiment conduire une vie ? J’en doute. Il pousse, il cogne, il réclame, mais il ne guide pas. Il est un moteur sans volant.
Pourtant, dans cet aveuglement, une autre interrogation surgit, plus angoissante encore : quelle est ma personnalité réelle ? Est-ce que je suis vraiment la personne que je crois être au moment où je vous écris ? N’est-ce pas une identité volée, un costume assemblé par les attentes de la société ou les projections de ma famille ? Sommes-nous autre chose qu’un agrégat de ce que les autres ont voulu que nous soyons ?
Et parfois, dans le silence de mes doutes, je me demande pourquoi je vous aime, vous ? Pourquoi tout mon monde bascule-t-il au simple instant où je vous vois ? Pourquoi faites-vous de mon cœur un tambour qui ne cesse de battre à votre mélodie, un rythme que je ne maîtrise plus, une cadence qui m’échappe ? Quand vous êtes là, le miracle se produit : le ciel me semble moins gris, les nuages s’écartent sans un bruit, et j’ai l’illusion folle que les étoiles apparaissent même en plein jour. Pourquoi mon corps vous réclame-t-il avec cette urgence presque animale ? Pourquoi ma bouche désire-t-elle la vôtre comme une terre assoiffée attend la pluie ? Pourquoi cette envie dévorante d’être tout le temps dans vos bras, comme si c’était là ma seule demeure véritable ? Pourquoi tous ces « pourquoi » naissent-ils de ce seul sentiment ?
Vous me rendez la vie difficile. Vous troublez mes eaux, vous gâchez mon repos, vous brisez mes certitudes. Mais en même temps, vous la rendez plus belle, plus vibrante, plus électrique. Et pourtant, je vous regarde avec lucidité : vous n’êtes ni un héros de légende, ni un homme parfait, ni un roi couronné. Vous n’êtes qu’un simple mortel. Un homme avec ses failles, ses silences et ses maladresses. Un mortel qui ne cesse de me torturer par sa simple existence. Moi qui pensais connaître tous les mystères de l’amour, moi qui croyais maîtriser tous les jeux de cache-cache de l’âme, je me suis laissé prendre. Vous m’avez capturée sans même poser de piège.
Alors, je vous le demande : dites-moi ce qu’est l’amour. Est-ce cette élévation spirituelle où l’on n’attend rien, ou est-ce cette faim qui nous déchire ? On dirait que parfois, je ne vous aime pas selon mes propres principes, car il y a des jours sombres où l’égoïsme revient, où j’aimerais bien vous posséder, vous garder pour moi seule, vous enfermer dans mon présent.
Dites-moi, je vous en prie, comment vous aimer ? Comment rester dans cette légèreté que j’ai entrevue, tout en acceptant que mon corps et mon cœur réclament votre possession ? Comment aimer sans enchaîner, et comment être aimée sans disparaître ?
JOSEPH Gadiana Besthileysa
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