L’histoire de Gran-Mouche

Les ateliers s’étaient levés ; les propriétaires avaient fui de tous côtés devant l’incendie, le meurtre et le pillage. Un ouvrier maçon, un mulâtre à qui son intelligence et son habileté dans les travaux de son métier avaient mérité la confiance des habitants, Bélisaire, qui était, en ce moment, occupé dans la plaine, cherchant aussi à regagner la ville, tomba au milieu des bandes insurgées. Les groupes se formèrent selon les peuplades africaines auxquelles ils appartenaient, et chacun délibéra sur son sort. Enjoué, facétieux, doué d’une facilité extraordinaire, Bélisaire, en travaillant dans la plaine, avait appris à parler les différents idiomes de toutes les nations de l’Afrique. Sans perdre contenance, il s’approche successivement de chaque groupe et prend part à la délibération. Aux Congos, il parle congo ; aux Aradas, arada ; aux Mandingues, aux Nagos, aux Aoussas, à chacun enfin son idiome particulier. Tous s’arrêtent frappés d’étonnement. Ils se demandent quel pouvait être cet homme ; bien certainement, pensaient-ils, c’était un envoyé providentiel, ce ne pouvait être que Gran Mouché (Grand Monsieur). Alors ils l’environnent avec respect ; le voilà roi. Et, comme les pieds de Gran Mouché ne doivent pas fouler le sol, on fait apporter un fauteuil garni en velours cramoisi, produit du pillage ; on l’installe sur des brancards, on l’y fait asseoir, et il est porté dans cet appareil au centre de l’armée. Son conseil se composait des papas de toutes les sectes, réunis autour de lui. Lorsqu’il fallait délibérer, les papas étendaient à terre leur petit tapis, les uns avec des coquilles, les autres avec des lisérés en cuir garnis de petits nœuds ; chacun, enfin, selon son usage, interrogeait le sort, et l’ensemble de ces oracles décidait de la marche à suivre.

Cependant, ce pouvoir spontanément donné par ces hommes à un inconnu que le hasard avait jeté sur leur route excita la jalousie d’un de ceux qui, dans le principe, s’étaient posés comme leurs chefs. Une nuit, Bélisaire qui dormait à peine, l’oreille toujours aux écoutes, l’entendit se concerter avec quelques-uns des siens ; il n’était question de rien moins que d’assassiner Gran Mouche. Le lendemain, il vit le conseil s’assembler, et l’oracle déclara unanimement que Quioubouc mandé sang.[1] Bélisaire tremblait ; cependant, sans perdre sa présence d’esprit, il se retourna incontinent vers celui qui, la nuit précédente, complotait sa mort : Pran Mouché (prenez ce monsieur), dit-il ; et l’arrêt fut exécuté.

Bélisaire venait, pour le moment, d’échapper à la mort, mais rien ne lui garantissait l’avenir, et il ne savait comment se soustraire à sa haute dignité. Enfin, on arrêta de marcher au combat. Le conseil consulté, les papas proclamèrent un grand succès : les balles des ennemis devaient fondre, la mitraille se changer en eau, et l’armée victorieuse s’emparer de la Croix-des-Bouquets. La troupe s’ébranla et vint attaquer le bourg. Aux détonations de l’artillerie, de l’eau, de l’eau, criaient-ils de tous côtés en se jetant sur les canons, en culbutant les blancs. La mêlée fut horrible ; bon nombre d’entre eux avaient jonché le sol de leurs corps ; ils triomphèrent. Mais, au milieu de la mêlée, le brancard de Gran Mouche avait roulé dans la poussière ; Bélisaire, après s’être relevé, profita de ce moment de confusion pour s’enfuir et rentra à Port-au-Prince, abdiquant ainsi sa royauté éphémère.


[1] Les affaires, pour réussir, demandaient du sang.

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