Lire Haïti et ses femmes de Madeleine Sylvain-Bouchereau | Hérold Toussaint

« Haïti et ses femmes. Une étude d’évolution culturelle », tel est le titre de l’ouvrage publié en 1953 par Madeleine Sylvain Bouchereau, première femme haïtienne détentrice d’un doctorat en sociologie. Dans l’avant-propos de son livre, elle précise : « Cet ouvrage est basé en partie sur des recherches faites pour soutenir une thèse de doctorat à l’Université de Bryn Mawr (États-Unis d’Amérique) en 1941, il a été terminé à l’occasion de la Célébration du Cent Cinquantième Anniversaire de notre Indépendance afin de faire apprécier la contribution de la femme à la formation de la nation haïtienne. »

Bon nombre de féministes n’ont pas encore découvert la pensée de cette grande universitaire qui a joué un rôle de premier plan dans la création de la « Ligue féminine d’action sociale » (LFAS) en février 1934. À la page quatre-vingt-deux de son livre, elle souligne pour ses lectrices et ses lecteurs : « Le féminisme était inconnu en Haïti. Les femmes bien qu’y jouant un rôle considérable n’avaient jamais pensé à se grouper en vue d’une action commune pour la revendication de leurs droits. Pourtant, petit à petit, elles prenaient conscience du nouveau rôle de la femme dans le monde. Le 22 février 1934, Madeleine Sylvain, jeune avocate, réunit quelques intellectuelles et leaders sociaux en vue de la fondation d’une association pour l’émancipation politique et sociale de la femme. »

Madeleine Sylvain Bouchereau est une femme de science. Les générations d’aujourd’hui ne doivent pas l’oublier. Elle est l’une des premières femmes haïtiennes à vouloir s’interroger sur l’histoire des femmes en Haïti, même si elle ne s’est jamais considérée comme historienne. Elle a cru aussi à la dimension éducatrice de la science. Elle nous a appris à bien penser la réalité des femmes, à s’incliner devant la vie et à respecter les données. Un grand souffle humaniste traverse aussi sa thèse de doctorat.

La sociologue Madeleine Sylvain Bouchereau nous a fourni des pistes pour découvrir l’histoire des femmes en Haïti. Elle semble nous dire qu’on n’a pas le droit de faire silence autour de l’histoire. Elle rappelle les contextes des luttes qu’ont menées les femmes et présente les noms de celles qui ont pris la parole ou la plume dans le long processus. Son travail a indiqué que les luttes des femmes ont toujours existé. Il ne faut pas omettre de signaler l’importance de leurs contributions et de leur participation aux progrès et au devenir de l’humanité.

Le féminisme que professe Madeleine Sylvain Bouchereau est le contraire de la ghettoïsation. Ce type de féminisme refuse, conteste l’inégalité entre les hommes et les femmes. Il a accordé une large part à la bataille législative parce qu’il a conscience qu’il faut inscrire les choses dans la loi. Il est légaliste et réformiste. Nous avons pour preuve son article « Les droits des femmes et la Nouvelle constitution » publié en 1946. Dans cet article, Madeleine dénonce avec véhémence l’asservissement injuste des femmes, c’est-à-dire la moitié de la population haïtienne. Elle interpelait les parlementaires de son époque qui faisaient la sourde oreille aux revendications des femmes. Elle les encourageait à faire un examen de conscience. Elle les invitait à ne pas fouler aux pieds la devise nationale du peuple haïtien. Dans cet article, elle martelait ces mots : « Notre devise nationale : liberté, égalité, fraternité est foulée aux pieds par ceux-là mêmes qui en ont la garde. Liberté. La femme est une esclave dans l’ordre civil et politique. Elle ne peut défendre ses idées, nommer ses mandataires. Égalité. Tout haïtien, même naturalisé, âgé de dix-huit ans accomplis, exerce les droits politiques sans distinction de classe. La femme haïtienne n’a aucun droit. Fraternité. La Constitution divise le peuple en deux catégories d’individus : d’un côté, les hommes et de l’autre, les femmes. Si l’on ne fait pas droit à nos revendications, nous continuerons la lutte, nous continuerons à réclamer en dépit des railleries et des insultes la place à laquelle nous avons droit et ceci jusqu’au triomphe final du féminisme dans notre pays. Nous avons foi dans le succès. Qu’importe qu’il soit long à venir, qu’importe qu’il brille seulement pour ceux qui nous suivront pourvu que nous ayons contribué à instaurer la justice et la démocratie dans notre pays ! »

Le dernier paragraphe de son intervention est très significatif. Il indique que le féminisme dont se réclament les femmes de sa génération s’inscrit dans un cadre républicain. L’intention ne fut pas de renverser un gouvernement, mais de faire évoluer le droit pour y inscrire les droits des femmes. Chez Madeleine Sylvain Bouchereau, féminisme et démocratie sont liés. Le pronom « nous » du dernier paragraphe exprime aussi la dimension collective de leur liberté. Il s’agissait de mettre un terme aux rapports d’assujettissement entre les hommes et les femmes. Son féminisme lie aussi le destin des femmes à celui des hommes. En un mot, son féminisme est une pensée qui s’inscrit dans la logique d’une nouvelle société fondée sur le droit et la justice pour tous et une solide coopération entre les hommes et les femmes.

Les femmes ne doivent pas être des citoyennes passives. Elles doivent avoir accès à la décision. Elles doivent voter et participer à la vie publique. C’est à ce type de combat que se sont livrées les féministes des années quarante. Il n’est pas étonnant que Madeleine Sylvain Bouchereau et ses collègues aient lu et commenté les articles six et seize du petit livre de la féministe Olympe de Gouges : « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », qui fut publié en 1791, soit deux ans après la Révolution française de 1789.

« Article VI : La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants à sa formation ; elle doit être la même pour tous ; toutes les Citoyennes et Citoyens étant égaux à ses yeux doivent être également admissibles à toutes dignité, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.

Article XVI : Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. La Constitution est nulle si la majorité des individus qui composent la Nation n’a pas coopéré à sa rédaction. »

Les membres de la Ligue féminine d’action sociale voulaient que la devise nationale « liberté, égalité, fraternité » prenne corps dans la vie quotidienne haïtienne. Elles crurent fermement que l’émancipation des filles est étroitement liée à l’abolition des rites religieux du pays. Nous comprenons vite alors les raisons pour lesquelles « Féminisme, citoyenneté et patriotisme » sont intimement liés chez les membres de la Ligue.

Les membres de la Ligue féminine avaient vite saisi l’importance des médias dans toute lutte politique et idéologique. En octobre 1935, elles ont créé leur propre revue : La Voix des femmes. Elle servait de trait d’union entre tous les Haïtiens. Elle fut un véritable organe de diffusion d’idées féministes. Cette revue était au service de la solidarité et de la coopération avec les femmes des autres continents. Dès son début, le féminisme haïtien avait une dimension internationale.

Les femmes de la Ligue furent des pacifistes, c’est-à-dire elles s’intéressaient non seulement à la promotion de la paix en Haïti, mais aussi à la paix mondiale. Madeleine Sylvain Bouchereau l’a clairement exprimé dans son livre : « À la demande de la Ligue internationale des femmes pour la Paix et la Liberté, une section de paix fut fondée au sein de la Ligue féminine d’action sociale. Elle coopéra étroitement avec cette association et essaya de diffuser les idées de paix, de collaboration internationale. » Il n’est donc pas exagéré d’avancer que la revue « La voix des femmes » aborda la question féministe à travers le prisme du pacifisme et de la réforme sociale.

Dans le travail comme dans la vie sociale, la femme doit avoir les mêmes droits que l’homme. C’est une question de simple équité. La première génération des ministères d’Haïti n’était pas étrangère à la question de la parité.

La sociologue Sylvain Bouchereau insistait sur la dimension juridique et éducative de la Ligue. Une fois de plus, elle rapporte ces paroles célèbres d’Alice Garoute : « N’oubliez pas, disait-elle, que la conquête de nos droits n’est qu’une partie de notre programme. Notre ligue est surtout éducative et même si nos frères ne nous élèvent jamais au rang de citoyennes d’Haïti, nous poursuivrons notre œuvre de pitié et de solidarité envers les femmes du peuple et les paysannes. »

Comme nous l’avions laissé entendre plus haut, la Ligue féministe d’action sociale n’avait pas pour mission de former ou de créer un cercle fermé de femmes. Pas de ghettoïsation. Elle fait plutôt l’éloge de la coopération entre les hommes et les femmes. Ainsi, Madeleine Sylvain Bouchereau tenait à souligner l’importance qu’avait la coopération aux yeux d’Alice Garoute. S’adressant aux législateurs, cette dernière affirmait en 1950 : « Messieurs les Membres de l’Assemblée Constituante, n’oubliez pas que l’assaut est donné à toutes les bastilles ! Donnez à la femme haïtienne le droit et la fierté de cœur, coopérer au sauvetage de la patrie, renversez les barrières qui font d’elle une mineure à vie et en route ensemble cœurs et mains unis pour l’avancement définitif de notre chère patrie. »

Cela étant dit, la féministe et citoyenne Madeleine Sylvain Bouchereau vouait une grande admiration à Alice Garoute qui a consacré son existence à la défense des droits de la femme. Elle a fortement souligné l’influence que cette dernière a eue sur les premières féministes d’Haïti dans son livre « Haïti et ses femmes. Une étude d’évolution culturelle » : « Mme Alice Garoute fut l’un des plus grands défenseurs de la Femme en Haïti. Vice-présidente de 1934 à 1945, puis présidente de la Ligue féminine d’action sociale de 1945 à 1950, elle lutta constamment jusqu’à son dernier souffle pour l’émancipation de la femme. Son activité débordante embrassait tout ce qui pouvait concourir au bien du pays et par-delà au progrès de l’humanité. Les féministes jurèrent sur sa tombe de continuer la lutte jusqu’à la complète libération des femmes. »

Dès le départ, les membres de la Ligue ont eu des objectifs clairs et précis. Elles inscrivaient leurs actions sur le sol haïtien. Elles ont, à leur manière, fièrement tracé la voie pour que s’instaure une réelle coopération entre les citoyens et les citoyennes d’Haïti.

Docteur Madeleine Sylvain Bouchereau n’a jamais diabolisé les hommes. Elle a reconnu et apprécié la contribution de certaines figures masculines dans la lutte des femmes pour leur émancipation. Elle a cité quelques noms qui ont joué un rôle important dans la reconnaissance des droits civils et politiques des femmes dans la Constitution de 1950 : « Monsieur Edouard Tardieu, directeur du Journal “L’Action Sociale”, organe du Parti Populaire Chrétien, Monsieur Etienne Charlier, directeur du Journal La Nation, organe du Parti Socialiste, et Monsieur Jacques A. Antoine, ancien Ambassadeur d’Haïti aux Etats-Unis d’Amérique prirent aussi la parole à la réunion pour appuyer le mouvement. » Elles mentionnaient les noms de Dantès Bellegarde et du ministre de l’Intérieur, Luc Fouché qui demandaient de reconnaître l’égalité des sexes dans la nouvelle Constitution.

Price-Mars acceptait d’être proche du mouvement féministe de 1934. Il saisissait cette dimension paradoxale de ce mouvement qui valorise la collaboration et l’harmonie entre les sexes. Ce mouvement n’avait pas la prétention d’instituer un pouvoir féminin parallèle. Dans le contexte de son émergence, ses leaders légitimes savaient qu’elles étaient les principales concernées sans pour autant refuser la solidarité des hommes. Et c’est ce qui justifie sans doute la collaboration de Price-Mars avec le mouvement.

Il faut noter également que le mouvement féministe de 1934 était loin d’être radical. Il avait prouvé sa capacité de s’ouvrir aux autres sans se laisser dominer par les hommes. Il recherchait l’équilibre entre son contrôle et l’appui de certains intellectuels ou hommes politiques de l’époque. Il s’agissait pour ces femmes d’obtenir par étapes successives des droits civils et politiques. Ainsi, Price-Mars acceptait de mettre son capital symbolique au service de la Ligue féminine d’action sociale. Le féminisme dont se réclame le Dr Jean Price-Mars est un féminisme libéral. Son texte de 1918 et celui de 1934 n’ont qu’un seul soubassement : l’urgence de respecter la dignité des femmes et le droit qu’elles ont de développer leur potentiel.

Price-Mars sympathisait avec le mouvement féministe. Il n’a pas eu peur de s’affirmer « féministe ». S’affirmer féministe à cette époque en Haïti fut, selon nous, un acte héroïque. En effet, en 1925 aux questions : « Êtes-vous féministe ? Allez-vous jusqu’au suffrage des femmes ? » formulées par le journaliste Georges Lescoulfair, il répondit dans les termes suivants : « Oh oui ! Encore plus loin, toujours plus loin ! » Il fut donc solidaire de la lutte des femmes.

En somme, Price-Mars ne croyait pas qu’on pouvait déstabiliser le système patriarcal avec un discours de haine envers les hommes en refusant leur collaboration ou leur solidarité. L’apport d’hommes influents est important et indispensable dans la mesure où il permet de combattre graduellement les discours et les pratiques sexistes et garantir, dans une certaine mesure, une forme de respectabilité au mouvement.

En 1953, La Ligue féminine a choisi de confier à l’écrivain Georges Sylvain la responsabilité de rédiger la préface de son ouvrage collectif : Femmes haïtiennes. Le choix de Georges Sylvain comme préfacier est fort significatif. Ce dernier a donc épousé la pensée ou la conception de cette première génération de féministes. Son nom figure parmi les parlementaires qui ont contribué en 1950 à l’obtention de la reconnaissance de l’égalité des droits de la femme avec ceux de l’homme en matière politique comme en matière civile à l’Assemblée constituante de 1950. Au deuxième paragraphe de sa préface, il s’enorgueillit de son appui à la lutte des femmes : « C’est ma grande fierté d’avoir quelque peu contribué à un pareil résultat. Dans un discours du 15 novembre 1950 à la Constituante, je disais : “ce qu’il nous faut, ce que nous voulons, c’est introduire dans la direction et la gestion des affaires publiques cet élément féminin, qui est resté sain dans son ensemble ; qui, dans la famille et dans les champs de travail, représente un facteur de premier ordre pour l’évolution sociale de notre peuple… Depuis longtemps je mène campagne, dans la presse, dans des conférences publiques, dans mes livres, pour faire reconnaître la nécessité d’associer plus effectivement la femme haïtienne à la vie politique de notre pays.” »

Bellegarde lie féminisme et patriotisme. Il considère le livre Femmes haïtiennes comme « un motif d’orgueil et de fierté pour tous les Haïtiens, hommes et femmes ». Cette vision de Bellegarde fait écho à celle qu’exprime Madeleine Sylvain Bouchereau dans son article « Pages d’Histoire » publié en 1957 : « Les fondatrices pensèrent que le féminisme, plus encore qu’un mouvement d’émancipation politique, avait tout un mouvement d’amélioration sociale et d’égalité de femmes-là qu’elle débuterait. Elles voulurent grouper les bonnes volontés afin d’arriver à résoudre les problèmes de l’assistance privée, de l’hygiène, de la protection de la femme, de l’enfance, et, pour y parvenir, élever le niveau moral, physique et intellectuel de la femme dans toutes les classes sociales. » Toute analyse de la pensée féministe en Haïti doit tenir compte de cette déclaration de Madeleine Sylvain Bouchereau. Le langage de cette dernière ne nous autorise pas à attribuer une étiquette de « marxiste » aux membres de la Ligue féminine d’action sociale. Les pionnières étaient en quête d’une coopération, d’un équilibre ou d’une harmonie entre les différentes composantes de la société haïtienne. La plus grande aspiration de la femme consiste à « travailler de concert avec l’homme au relèvement du pays et contribuer à refaire une Haïti, prospère, libre et heureuse ».

Dantès Bellegarde n’a pas eu peur de comparer les antiféministes haïtiens aux anciens colons qui ne reconnaissaient pas la dignité humaine des esclaves. Il rejette d’un revers de main la thèse de l’infériorité de la femme. Il précise : « Nous avons fait l’Indépendance d’Haïti dans des conditions uniques de l’histoire des peuples. Nous avons aboli l’esclavage par nos propres forces sans le secours de personne. Nous avons imposé aux autres hommes de toutes les races de nous reconnaître comme leurs égaux en droits et en dignité. Ceux des Haïtiens qui protestent aujourd’hui contre les légitimes revendications de la femme haïtienne se mettent exactement dans la position de colons qui, niant l’égalité des races humaines, prétendaient garder les nègres dans la servitude pour cause d’infériorité foncière. Je ne crois pas à l’infériorité de la femme haïtienne. »

Cette affirmation de Bellegarde nous offre de bonnes pistes pour pouvoir poser la question de l’engagement féministe des hommes en Haïti. En effet, la question sur le militantisme féministe n’est pas encore évoquée ou étudiée dans le milieu universitaire haïtien. Le nombre des proféministes ne fut pas nombreux au moment de la création de la Ligue. Toutefois, il existait quelques écrivains de renom, dont Jean Price-Mars et Dantès Bellegarde, qui mettaient leur capital social, culturel et symbolique au service des luttes pour les intérêts des femmes.

Pour lire l’ouvrage, cliquez sur le lien suivant : Lire Haïti et ses femmes de Madeleine Sylvain-Bouchereau


    En savoir plus sur Libreri Dekouvri

    Subscribe to get the latest posts sent to your email.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *