Au cœur des multiples conflits qui secouent la « Terre-Patrie » et des passions politiques qui affaiblissent la nation haïtienne, une relecture des écrits de Erich Fromm, philosophe, psychanalyste et sociologue, s’impose. Exerçant notre métier d’enseignant et de chercheur en Haïti, il nous paraît urgent de présenter la solide pensée de ce chercheur aux jeunes penseurs et universitaires. Sa pensée franchit toutes les frontières. Elle émane du lien qu’il établit entre ses expériences empiriques et ses réflexions théoriques. Les questions qu’il aborde débordent le cadre étroit d’une race, d’une culture ou d’une religion.
Comme lui, nous croyons en la force de la raison et de l’amour. Cet acte de foi est un non énergique à toute forme de pratiques sociales, politiques, économiques, voire religieuses qui acculent des millions d’êtres humains à la misère matérielle ou psychologique. Nous manifestons notre indignation devant l’humiliation qui est imposée depuis plusieurs siècles aux descendants d’Afrique qui habitent honteusement la terre d’Haïti.
Dans le monde et dans notre société, il y a des hommes et des femmes qui fredonnent consciemment et inconsciemment des chants de désespoir. Les activités universitaires et amicales que nous avons eues avec les jeunes à travers les neuf départements d’Haïti nous apprennent à espérer paradoxalement. C’est pourquoi nous pensons qu’il est possible de réveiller l’espérance des jeunes générations qui ne sont pas encore pétries de la culture de la corruption et de la haine de la vie. Cette dite culture exhale son odeur sur l’ensemble de nos institutions.
Si l’espérance est l’une des composantes de la nature humaine, il y aura toujours lieu de créer des réseaux de solidarité et de fraternité avec des hommes et des femmes qui espèrent. Cependant, l’espérance n’est pas synonyme de passivité et d’optimisme béat. Espérer, c’est partir de ses potentialités réelles pour bâtir du nouveau. C’est ce que dévoilent ces propos d’Erich Fromm :
Le progrès dans le sens d’un ordre culturel et social, où l’homme serait mis en valeur, dépend de notre capacité d’avoir prise sur notre désespoir. Nous devons d’abord prendre conscience, et examiner ensuite s’il y a une possibilité réelle de changer notre vie culturelle, économique et sociale dans une nouvelle orientation qui permette d’espérer à nouveau. L’espoir serait pure folie s’il n’existait pas une telle possibilité réelle ; mais si elle existe, alors l’espoir est permis, un espoir fondé cette fois-ci sur l’examen de nouvelles options et de nouvelles alternatives, ainsi que sur des actions concertées pour permettre la réalisation de ces nouvelles alternatives.
Pourquoi avons-nous choisi de présenter quelques grands thèmes de la psychanalyse sociale d’Erich Fromm à des jeunes penseurs et universitaires ? Notre réponse est fondée sur cet argument : sa grande culture biblique, sa résistance à la fragmentation de l’existence, ses compétences dans le champ de la psychanalyse, de la politique et de la sociologie, ses travaux de terrain en Allemagne et aux États-Unis, son étude sur le caractère social du paysan mexicain, son humanisme, bref, sa volonté et sa grande ouverture pour comprendre la nature humaine et proposer en même temps des pistes de solution susceptibles de sauvegarder la liberté, l’intégrité et la créativité de l’homme.
La pensée de Fromm nous a toujours stimulés à penser et à créer. Nous avons accepté de scruter avec passion et lucidité l’ensemble de ses écrits. Au moment où nous produisons ce texte, il n’existe pas encore dans la langue française de grands travaux sur Erich Fromm. On en trouve en allemand, en espagnol, en italien et en anglais. Nous n’avons pas voulu convertir les fruits de nos lectures en notre propriété exclusive, au contraire nous désirons que des jeunes penseurs ou universitaires et plus particulièrement ceux d’Haïti puissent également en jouir et en profiter.
Les différents thèmes qui vont être abordés relèvent de la psychanalyse sociale, de la politique, de l’anthropologie et de l’éthique. L’approche de notre auteur est pluridisciplinaire. Le lire en Haïti soulève, selon nous, ces différentes questions : Qui sommes-nous et quelle est notre conception de l’homme ? Quelle est la principale finalité de la vie ? Quels sont les principaux besoins de nos concitoyens et pourquoi la plupart d’entre eux sont acculés à la misère ? Pourquoi sommes-nous enclins, à l’aube de nos 200 ans d’indépendance, à réprimer nos aspirations à la liberté, à la solidarité et à la fraternité ? Quels sont les éléments de notre histoire et de notre culture que nous avons du mal à regarder ? D’où vient ce refoulement ? Quels types de rationalisation utilisons-nous couramment pour ne pas assumer pleinement notre responsabilité individuelle et citoyenne ? Quels sont les effets pervers du fétichisme des mots dans toutes les sphères de notre société ? Nos différentes élites se sentent-elles existentiellement interpellées par la souffrance sociale des démunis et choisissent-elles d’utiliser leur science en vue de réduire tout mal qui a un fondement social ? Qu’est-ce qui explique nos résistances à affronter la vérité ? L’amour de la vie (la biophilie) constitue-t-il l’objectif principal des différentes organisations religieuses qui pullulent dans notre société ? Que pouvons-nous faire pour réduire et neutraliser toutes les manifestations de l’amour de la mort (la nécrophilie) dans notre vie privée et dans nos institutions ? Quel rapport existe-t-il entre la crise de l’espérance (l’utopie de 1990) et les différentes formes de violence qui règnent dans notre société à l’aube de ce XXIe siècle ? Que pouvons-nous faire aujourd’hui pour poser les bases d’une société fondée sur la raison, la liberté et l’amour ? Nos leaders politiques et religieux sont-ils des rebelles frustrés ou d’authentiques passionnés de la vie ?
Ces différentes questions découlent de l’ensemble des thèmes qui font l’objet de ce livre. Elles auront la vertu de déclencher de vrais débats au sein de la communauté universitaire et de la société en général. Nous choisissons la voie de l’écriture pour résister à toute culture de mort qui avilissait la personne humaine et réprime son aspiration innée au bonheur et à la santé mentale. Notre livre est une manière de réaffirmer notre passion pour la vie et notre foi en un lendemain meilleur pour la race humaine en général et la nation haïtienne en particulier. Nous faisons lucidement ce pari. C’est le sens du titre de notre conclusion : Espérer paradoxalement en Haïti.
Pour lire Psychanalyse sociale, Religion et Politique : Lire Erich Fromm en Haïti, cliquez sur le lien : Psychanalyse sociale, Religion et Politique : Lire Erich Fromm en Haïti
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