Au coup de clairon des pintades perchées sur le cirouélier, Zombi, ma chienne, avait reniflé quelque chose d’anormal par là, et se mit à aboyer dru. Aussitôt accoururent Zep et les autres qui s’en mêlèrent et auxquels répondaient les alentours.
Zep est un novice encore. Il ne sait rien que gambader. Mais il a déjà un bel organe et comme c’est un hybride racé, j’espère qu’en novembre prochain, il sera très éloquent.
Mais Zombi est un ratier-chatier merveilleux. Aussi est-elle réservée pour la chasse aux pintades. Au contraire de ses semblables, elle ne dévore pas le gibier abattu. Elle l’achève, s’il est blessé, par deux ou trois coups de gueule, et posant dessus ses pattes, attend.
De son entraînement à la chasse, Zombi a gardé des habitudes précieuses, entre autres, de varier ses aboiements selon que court, vole ou se branche une pintade.
Ce matin-là de Mars, par la note d’aboi quasi basse et prolongée lancée par la chienne, je compris qu’un inconnu s’était faufilé dans la basse-cour et par surcroît juché quelque part. Un émouchet, sans-doute, de l’espèce appelée Gris-Gris, chapardeur rusé, qui sait rester immobile dans l’air, debout sur le vent ou un corbeau vorace très impertinent qui ne s’inquiète pas, pour dépouiller un colombier du voisinage bien proche de la maison d’habitation, mais qui s’esbigne à la vue d’un fusil, voire d’une simple houssine laquelle, de loin, est tout pareille à un canon…
Tous les chiens gueulaient en chœur et du morne, je les regardais frétillants, sautillants, surexcités même, leurs têtes levées vers le même endroit…
J’accourus en vitesse, évidemment armé de mon Fox. Une surprise m’attendait. Un bel angora sauvage tout blanc, tapi sur la plus haute branche du Trompette et prêt à bondir avait médusé les volatiles, et – chose curieuse – lui-même aussi médusé par la canaille jappante.
Pan ! Presqu’à bout portant, la décharge du choke.
L’animal était méconnaissable. La gerbe lui avait labouré, littéralement la tête et tranché net les commissures de la gueule.
De petits trous de rubis pointillaient sa belle robe d’hermine et la queue pendait, détachée…
Ce chat pesait bien quatre livres.
II
Gé-Macoute – l’écorcheur de la vallée – un coquin de paysan qui ressemble à tous les paysans de Bourdon par son air de ne pas y toucher, mandé en toute hâte, vint muni de son tranchet, en l’espèce un Koulin réduit aux dimensions d’un couteau tant il a connu la meule.
Il dépieauta la bête avec un tel talent d’artiste que s’accrut mon doute de la sauvage tuerie exercée sur mes cabris… Mais sans preuve, ne l’ayant pas pris sur le vif, je n’osai jamais l’en accuser carrément. Cependant, je lui fis la remarque de sa dextérité à écorcher une bête à poils – ras ou longs – et le félicitait de l’allant de son couteau entre chair et peau…
– Ah ! c’est donc de race…
Et, imperturbable, il me répondit, comme s’il avait lu Oswald Durand : – Bah ! chacun a sa petite gloire…
Et s’arrêtant net, – comme s’il eût flairé le caractère inquisiteur de mes questions de parler de soi et de son ascendance, il mit la conversation sur une autre piste, évidemment plus entraînante, puisqu’il s’agissait des méfaits d’autrui – mais moins dangereuse.
Il me parla longuement, sous forme de confidence, – presqu’à voix basse lorsqu’il devait situer les repaires d’écorcheurs et de receleurs – des gens qui font métier d’égorger les bêtes pour en avoir la peau. Ainsi j’appris que l’heure propice de ces randonnées de malandrins était entre 11 heures du soir et 2 heures du matin, et par temps de pluie, de préférence. Cela se comprend. La pluie empêche d’entendre distinctement tous les bruits extérieurs et de sortir. Deux hommes habiles peuvent dans un laps de deux heures faire l’affaire à une demi-douzaine de cabris, et dans la forme voulue.
J’appris encore la manière d’opérer pour empêcher l’animal de bêler.
L’artiste le saisit, avec sa main gauche par la gueule qu’il tient fortement serrée, tandis que de la droite, il lui passe un babouquete qui enserre les cornes et le cou. Et, sans perdre de temps, enfonce son dard dans le flanc jusqu’au cœur. Aussitôt la bête affaissée, – sans un cri ni un râle, – c’est le dépeçage…
Il est rare que ces assassins emportent la chair, partie trop compromettante. Ils sont venus pour les peaux qu’ils vont vendre aux tanneries appropriées.
Au fur et à mesure qu’il parlait, il disséquait le chat marron. Il acheva la besogne, mit les chairs sanguinolentes dans sa macoute, cloua la peau sur une planchette de bois, avala un clairin que je lui offris de bonne grâce et me dit en manière de conclusion : Avec une bonne police rurale on peut mettre fin à cela. Le jour que je deviendrai Chef de quartier, ou bien il n’y aura plus d’écorcheur ou bien je serai moi-même écorché.
Un temps. Il ajouta: Je compte sur vous, maître, pour me recommander, le cas échéant.
Il essuya ses babines du revers de sa paume et partit.
Quel toupet!
Ce cynisme me troubla et me dérouta. Mon doute s’accentua et je pensai, in-petto, qu’une de ces nuits-là, alléché par la forme replète de mes porcs de Damien, mon bonhomme risquera une petite visite dans ma cour…
Tant pis ! Il connaîtra la douceur du plomb No. 3, et verra qu’il laisse une brûlure autrement douloureuse que celle des cristaux de sel de cuisine… qu’il m’avait lui-même recommandés contre les voleurs…
St.-Robert
La Relève recueil politique et littéraire, juillet-aout 1935
Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout. Pour ne rien manquer des nouveautés, des promotions et des activités de la librairie, abonne-toi dès maintenant à notre chaîne WhatsApp en cliquant ici 👉Libreri Dekouvri
En savoir plus sur Libreri Dekouvri
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

